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Emily Carr, peintre et écrivain (Victoria, 13 décembre1871 - id., 2 mars 1945). Ses parents, originaires d'Angleterre, s'installent dans la petite ville provinciale de Victoria où son père devient un homme d'affaires prospère et un citoyen respecté. Emily grandit avec son frère ainsi que ses quatre soeurs aînées, dans une maison ordonnée et disciplinée où l'on préserve les valeurs et l'éducation à l'anglaise. En 1871, la Colombie-Britannique cesse d'être une colonie britannique et devient une province canadienne, mais ce n'est qu'en 1875 que le chemin de fer du Canadien Pacifique atteint la côte ouest et assure la liaison avec le reste du pays. Ainsi isolée des centres de l'est du Canada, qui étaient plus anciens et développés sur le plan de la culture et de la formation, Victoria ne semble pas être un lieu propice à la naissance d'une artiste, à plus forte raison d'une artiste de la trempe et de l'engagement d'Emily.

Bien qu'elle n'ait personne dans son entourage pour la guider, Emily expérimente dès son enfance le plaisir du dessin et du croquis. Orpheline depuis le début de l'adolescence, à 18 ans, elle persuade ses tuteurs de la laisser étudier l'art à la California School of Design de San Francisco. Dans cette école d'art où l'on dispense une formation artistique conforme aux modèles conservateurs de l'époque, elle apprend la base du métier de peintre selon ces principes. De retour chez elle après deux ans et demi, elle produit des petites aquarelles acceptables et donne des cours de peinture pour enfants. En 1899, un voyage d'études en Angleterre n'avance guère son art et de plus, se prolonge jusqu'en 1904 en raison d'une longue maladie. Revenue à Victoria, malgré l'isolement de sa ville natale, Emily Carr prend conscience que l'art dans son ensemble est beaucoup plus riche que l'art conventionnel qui lui est familier et auquel elle s'adonne. En 1910, décidée à découvrir le monde de l'art nouveau, elle rassemble ses économies et part en France avec sa soeur Alice. À Paris, elle entre à l'Académie Colarossi, mais reçoit d'un artiste britannique expatrié des cours particuliers qui s'avèrent plus utiles. Elle ne participe pas aux expériences radicales du cubisme et des autres « ismes » entreprises à Paris par des peintres tels que Picasso ou Braque. Toutefois, elle développe un style postimpressionniste personnel, audacieux et coloré qu'elle ramène à Victoria en 1912.

Déjà et ce, bien avant 1908, alors qu'elle avait visité plusieurs villages KWAKIUTL, Emily Carr s'intéressait aux Autochtones, à leur culture traditionnelle et à leurs ouvrages ( maisons, mâts totémiques, masques). À l'époque, ce savoir-faire semblait être en voie de disparition, assimilé par la culture blanche qui envahissait la terre, la langue et les coutumes autochtones. Malgré son vif intérêt pour la culture autochtone, Emily Carr partage le sentiment que ce processus est irréversible. Pendant l'été 1912, à son retour de France et après avoir annoncé son intention de faire des archives optiques des totems autochtones avant leur disparition, elle accomplit un ambitieux voyage de six semaines dans les villages de la côte et du centre-nord de la Colombie-Britannique, pour la plupart déjà abandonnés. Les dessins et les aquarelles qu'elle produit au cours de ce périple et des suivants constituent la matière brute d'un des deux grands thèmes de sa peinture : la présence physique de la culture autochtone du passé. Ses voyages fréquents à la recherche de matériel lui permettent aussi d'approfondir son deuxième grand thème : les paysages propres à la côte ouest du Canada. Par moment, les deux deviennent tellement entremêlés dans sa vision qu'ils finissent par constituer un thème particulier.

Pendant près de 10 années, Emily Carr peint dans son éclatant « style français », produisant des petits tableaux qui auraient été considérés comme supérieurs partout au Canada. Cependant, ce n'est pas cette démarche qui la mène à la plénitude de son art. Dès 1913, elle produit une quantité impressionnante de peintures remarquables, mais découragée par l'absence d'encouragement et de soutien réels ( que les milieux artistiques peu cultivés de Victoria n'auraient jamais pu lui prodiguer), et incapable de vivre de son art, elle fait construire à Victoria un petite immeuble à revenu qu'elle s'emploie d'administrer durant 15 déprimantes années, années où son art est quasi absent.

La période où son oeuvre acquiert la maturité et l'originalité qui ont fait sa réputation, commence alors qu'Emily Carr a 57 ans. Par un coup du destin, un ethnologue qui effectue des travaux sur la Colombie-Britannique, découvre son travail sur les Autochtones. Ce dernier porte les tableaux de Carr à l'attention des autorités du MUSÉE DES BEAUX-ARTS DU CANADA, à Ottawa, qui organisent justement une exposition sur l'art autochtone de la côte ouest prévue pour novembre 1927. Carr est invitée à y participer, et on lui envoie même un billet de train pour assister à l'inauguration. C'est là qu'elle rencontre Lawren HARRIS et d'autres membres du GROUPE DES SEPT, alors le groupe d'artistes le plus en vue du Canada anglophone. Ils l'accueillent comme leur égale. Leurs tableaux illustrant les paysages accidentés du Nord du Canada la marquent profondément, tout comme leur volonté de produire un art canadien. Elle se débarrasse rapidement du sentiment d'isolement artistique qu'elle ressentait sur la côte ouest et se remet à peindre avec une ambition renouvelée, des buts clairs et une nouvelle orientation.

Grâce à son succès dans l'est du Canada, au soutien de Lawren Harris et aux conseils de Mark Tobey, artiste américain de Seattle qui séjourne de temps à autres à Victoria et qui enseigne brièvement à son atelier, Emily Carr commence à peindre les tableaux dont de nombreuses personnes reconnaissent encore aujourd'hui le style et la force; ces tableaux représenteront des totems amérindiens dans de profondes forêts ou encore des villages abandonnés. Au bout d'un an ou deux, grâce aux encouragements d'Harris, elle abandonne les sujets autochtones et se tourne vers la nature. À partir de 1928, les critiques parlent de ses oeuvres et les expositions d'envergure se succèdent. Il lui arrive même de conclure une vente, mais sa situation financière ne s'améliore guère. En pleine possession de son talent et avec une vision de plus en plus profonde, elle continue à produire des tableaux qui expriment librement les grands rythmes des forêts, des plages parsemées de bois flottants et du ciel magnifique de l'Ouest canadien. En 1930, lors d'un voyage à New York, elle rencontre Georgia O'Keefe, et admire le tableau le Nu descendant l'escalier de Marcel Duchamp. Ce coup de foudre suscitera une rupture nette de son art.

En 1937, une première et grave crise cardiaque amorce le déclin de sa santé et la perte de l'énergie nécessaire à la peinture. Elle commence à consacrer plus de temps à l'écriture, une activité entreprise de nombreuses années auparavant et encouragée par Ira Dilworth, éducatrice et cadre à la CBC. Son premier livre, Klee Wyc, un recueil de nouvelles inspirées de ses premières visites des villages autochtones et de sa connaissance des Autochtones, est publié en 1942, année qui marque également la fin de sa carrière de peintre. Le livre lui vaut le prix du Gouverneur général et est suivi de quatre autres ouvrages, dont deux sont publiés à titre posthume. Traduits dans plus de vingt langues, ils sont aujourd'hui connus partout dans le monde. Tous sont d'inspiration biographique et dressent le portrait d'une jeune fille et d'une femme ayant une forte personnalité. Rédigés dans un style simple et sans prétention, ils lui gagnent rapidement la faveur d'un public populaire que jamais ses peintures les plus célébrées ne lui auraient procurée.

Plus de 50 ans après sa mort, Emily Carr est devenue une figure de proue canadienne. Des livres, des thèses, des poèmes, des films et même des pièces de théâtre en font l'objet. Sa réputation n'a pas été atteinte par le déconstructionnisme. Comment peut-on rendre compte de sa constante supériorité? Elle ne peut pas être qualifiée de carriériste, même si son sens de l'à-propos, totalement innocent, semble parfois être stratégique. Sa longue préoccupation de la culture indigène de la côte ouest du Canada coïncide avec les débuts de la prise de conscience et de la déclaration volontaire d'une partie des peuples autochtones, dont la culture était parfois considérée comme moribonde. Elle coïncide aussi avec la reconnaissance par la société dominante du fait que les enjeux autochtones doivent être réglés. Durant les années 80, ère de la rectitude politique, on a souvent reproché à Carr de s'être approprié les images autochtones, bien qu'il ne fasse aucun doute que la forte projection de ces images ait contribué à en accentuer la pertinence sociale. De même, son intérêt pour la nature et sa représentation répond à l'intérêt croissant de la population pour les questions environnementales. Ajoutons aussi le sentiment de perte qui accompagne aujourd'hui la disparition de notre conception de la « nature ».

Les deux grands thèmes de son travail, la culture autochtone et la nature, permettent au grand public d'accéder à son art, mais d'autres facteurs ont aussi contribué à la rendre célèbre. Le fait d'avoir surmonté les obstacles incroyables qui étaient le lot des femmes de son époque et de son milieu et d'être devenue une artiste d'une telle force et d'une telle originalité l'a rendue chère au MOUVEMENT DES FEMMES. De plus, la tournure de sa carrière, qui a démarré tardivement (à 57 ans), et sa réussite, elle aussi tardive, évoque un drame personnel humainement très inspirant. Toutefois, ce style de considérations élude le fait que ce sont ses qualités de peintre ainsi que ses compétences et sa vision qui lui ont permis de donner forme à des mythes du Pacifique. Ces mythes, qui avaient si profondément marqué son imaginaire, elle nous permet de les découvrir et de les connaître. Ce sont aussi ces qualités qui lui ont permis de traverser les jours difficiles du modernisme, de susciter encore admiration et respect dans le contexte artistique incertain qui prévaut aujourd'hui. Par bonheur, Émily Carr était en pleine possession de son talent et de sa personnalité à un moment où la recherche passionnée de l'expression romantique de soi était tolérée dans la production artistique. De ce point de vue aussi, le moment était stratégique.


« Big Raven »
Emily Carr, 1931, huile sur toile. L'oeuvre d'Emily Carr est profondément influencée par l'art des premières nations de la côte nord-ouest (avec la permission de la Vancouver Art Gallery).

Autoportrait, 1938-1939
Huile sur papier vélin, collé sur contre-plaqué d’Emily Carr (avec la permission de la National Gallery of Canada/Musée des Beaux-Arts du Canada, Ottawa).

Maison en Bretagne
Huile sur carton d’Emily Carr, 1911 (avec la permission de la National Gallery of Canada/Musée des Beaux-Arts du Canada, Ottawa).

Auteur DORIS SHADBOLT


Bibliographie
Edythe Hembroff-Schleicher, Emily Carr: The Untold Story (1978); Doris Shadbolt, The Art of Emily Carr (1979); Maria Tippett, Emily Carr: A Biography (1979).


Liens supplémentaires
Emily Carr - Chez Elle et au Travail
Une ressource de qualité, ce site présente Emily Carr et ses oeuvres. Extrait de la collection numérisée du Canada.

Historica : Emily Carr
Les Minutes du patrimoine d’Historica sur Emily Carr.

Art et Faits
Art et Faits révèle la richesse de l'art canadien par le biais de cinq artistes diversifiés et importants. Par le site Web de la Collection McMichael d'art canadien.

Emily Carr
Ce site est dédié à Emily Carr et plusieurs autres femmes, artistes peintres renommées du Canada. Tiré de: Femmes à l'honneur: leurs réalisations, de Bibliothèque et Archives Canada.

The Artistic Life of Canada
Ce site offre une biographie et les oeuvres d'artistes peintres renommés du Canada. Produit par l'université Mount Allison University Centre for Canadian Studies, au Nouveau-Brunswick.

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