Pendant près de 250 ans, des touts débuts du XVIIe siècle jusqu’au milieu du XIXe siècle, la traite des fourrures est une vaste entreprise commerciale dans l’étendue sauvage et boisée de ce que l’on connaît maintenant comme le Canada. Soutenu principalement par le piégeage de castors pour subvenir à la demande européenne de chapeau de feutre, ce commerce à forte concurrence ouvre les portes de l’exploration et de l’établissement sur le continent, appuie les œuvres missionnaires, établit des liens sociaux, économiques et coloniaux entre les Européens et les Amérindiens et joue un rôle déterminant dans la création du Canada.

Pêche, traite et chrétienté

Au début, la traite des fourrures est un complément à l’industrie de la pêche. Au début du XVIe siècle, les pêcheurs du nord-ouest de l’Europe pêchent la morue en grande quantité sur les Grands Bancs de Terre-Neuve et dans le golfe du Saint-Laurent (voir Histoire de la pêche commerciale). Le séchage du poisson sur le rivage prend plusieurs semaines, pendant lesquelles les pêcheurs doivent entretenir de bonnes relations avec les Autochtones avides d’obtenir des Européens des articles de métal et des vêtements. Tout ce qu’ils ont à offrir en échange est fourrures et viande fraîche. En Europe, les pêcheurs revendent ces fourrures avec des profits considérables.

Plus tard au XVIe siècle, la mode des feutres à larges bords constitue un débouché important pour les peaux de castors. Le matériel idéal pour la confection du feutre est la bourre de castor, dont les piquants sur les poils minuscules permettent de tisser très densément.

Au début du XVIIe siècle, afin de faciliter la traite, des négociants français établissent des postes permanents sur les côtes de Acadie, à Tadoussac ainsi qu'à Québec en 1608. L’année suivante, des Hollandais développent le commerce sur le fleuve Hudson et, en 1614, ils établissent des postes à Manhattan et Orange (maintenant Albany, New York). Cette activité marque le début d’une intense rivalité entre deux empires commerciaux. Au cours de ces années, le grand nombre de trappeurs qui envahissent le fleuve Saint-Laurent et la concurrence impitoyable qu’ils se font diminuent fortement les profits. En vue d’imposer un certain ordre, la Couronne de France accorde alors des monopoles dans ce commerce à certains individus. En échange, ceux-ci s’engagent à protéger les droits territoriaux des Français et à aider l’Église catholique dans ses tentatives de convertir les Autochtones au christianisme.

En 1627, le cardinal Richelieu, principal ministre de Louis XIII, met sur pied la Compagnie des Cent-Associés dans le but d’asseoir les revendications territoriales de la France et les efforts des missionnaires. On envoie des missionnaires en Nouvelle-France : en 1615, quatre récollets et, en 1625, les premiers représentants de l’influente Société de Jésus (les jésuites) débarquent à Québec. Ils établissent la mission Sainte-Marie-des-Hurons près de la baie Georgienne, mais les Hurons s’intéressent davantage aux marchandises des Français qu’à leur religion. Ce sont les profits de la traite des fourrures qui soutiennent les missionnaires et qui permettent à la compagnie d’envoyer des centaines de colons vers la colonie. En 1642, on fonde Ville-Marie (Montréal) en tant que centre missionnaire. En 1645, la compagnie cède aux colons le monopole des fourrures et l’administration de la colonie (voir Communauté des Habitants). Ils se révèlent malheureusement de piètres administrateurs, et les revenus de la traite des fourrures fluctuent énormément. Finalement, après l’appel désespéré lancé à Louis XIV par les autorités coloniales, la Couronne de France reprend charge de la colonie en 1663.

Contrôle français et profits français

L’élément de base demeure le castor pour l’industrie du chapeau. Le Ministère de la Marine, responsable des affaires coloniales, loue trois entreprises étrangères : le commerce de plantation antillais, la traite des esclaves africains et la commercialisation des peaux de castors et d’orignaux du Canada à la nouvelle Compagnie des Indes occidentales, qui, en réalité, sont des sociétés de la Couronne. On permet à tous les habitants de la Nouvelle-France de faire la traite des fourrures avec les Autochtones, mais les colons sont tenus de vendre les peaux de castors et d’orignaux à la compagnie au prix fixé par le ministère de la Marine. Toutes les autres fourrures sont vendues sur un marché libre, donc le commerce n’est pas un monopole, mais les peaux de castors et d’orignaux échappent à la loi de l’offre et de la demande.

Jean-Baptiste Colbert, ministre français de la Marine, veut diversifier l’économie canadienne dans la production de matières premières destinées à l’industrie française : surtout le bois, les minéraux et les denrées alimentaires pour les plantations des Antilles. Tels sont les objectifs de la France qui envoie alors, aux frais de la Couronne, des milliers d’immigrants au Canada.

Colbert découvre qu’un grand nombre des jeunes hommes quittent les colonies et disparaissent pendant des années pour commercer avec les Autochtones dans des villages éloignés (voir Coureurs de bois). Les principaux motifs de ce phénomène sont l’appât du gain assuré dans la traite des fourrures et l’absence quasi totale de femmes dans les colonies. Jusqu’en 1710, en effet, un homme sur sept seulement peut espérer trouver une femme, présence essentielle sur une ferme. Dans l’intérieur du pays, cependant, ces jeunes Français s’unissent rapidement aux femmes autochtones, dont le savoir-faire permet aux Français de s’adapter à la vie dans les bois.

Forcé de reconnaître l’attrait du commerce des fourrures, Colbert instaure, dès 1681, le système du congé de traite. Chaque année, le gouverneur et l’intendant doivent accorder 25 congés (permis de déplacement). Chaque permis donne le droit à trois hommes dans un canoë de commercer avec l’Ouest. On espère ainsi que les colons attendent leur tour pour obtenir un congé de manière à ce que seulement 75 hommes quittent la colonie par année. Cependant, le nouveau système ne réussit pas à diminuer le nombre d’hommes qui quittent les colonies (la plupart illégalement), et les peaux de castors continuent d’arriver à Montréal en quantités astronomiques. En résulte un immense engorgement du marché, dont se plaint, dès les années 1690, le Domaine de l’Occident, qui, en 1674, a dû prendre la relève du commerce du castor de la Compagnie des Indes occidentales, maintenant obsolète. Désespéré, le ministre de la Marine ordonne, en 1696, d’interrompre le commerce du castor, de cesser d’accorder les congés et d’abandonner tous les postes français dans l’Ouest, sauf Saint-Louis-des-Illinois.

Guerre et rivalité avec l'Angleterre

L’ordre d’abandonner les postes de traites (pour ralentir le flux d’hommes dans le commerce du castor et diminuer l’excès de fourrures) est donné lorsque la France et l’Angleterre sont en guerre et lorsque les Canadiens combattent désespérément contre les colonies anglaises et leurs alliés iroquois. Au Québec, le gouverneur et l’intendant (l’administrateur français) protestent vigoureusement et déclarent que l’abandon des postes à l’Ouest signifie l’abandon des alliés autochtones qui passeront du côté des Anglais. Ce sera la ruine de la Nouvelle-France.

De plus, puisque les Anglais sont installés depuis 1670 dans des postes sur la côte subarctique de la baie d’Hudson (voir Compagnie de la baie d'Hudson), les postes français à l’Ouest sont essentiels pour contrer cette compétition. En 1682, on fonde la Compagnie du Nord afin de concurrencer la CBH sur son propre territoire, mais l’entreprise échoue. Le ministre de la Marine est forcé d’abroger ses ordonnances, et le commerce du castor reprend, malgré l’excédent, pour des raisons purement politiques.

En 1700, à la veille de nouvelles hostilités, Louis XIV ordonne l’établissement de la nouvelle colonie de la Louisiane dans le bas Mississippi, de colonies dans la région de l’Illinois et d’un poste de garnison à Détroit. Le but est d’encercler les colonies anglaises entre les monts Alleghany et l’Atlantique. Le succès de cette politique impérialiste dépend de l’appui des Premières nations. La traite des fourrures est utilisée comme moyen pour maintenir leur alliance et leur loyauté.

Voyageurs

En 1715, les Français découvrent que les rongeurs et les insectes ont consommé l’abondante réserve de peaux de castors dans les entrepôts, ce qui relance immédiatement le marché des fourrures. Si elles s’inscrivent sur le bilan du commerce extérieur de la France, malgré leur petitesse, et que leur part diminue à mesure que s’accroît le commerce des produits primaires et des biens manufacturés des colonies tropicales, il reste que le commerce des fourrures est le pilier de l’économie canadienne.

Contrairement à la CBH à structure monolithique pourvue d’employés rémunérés, la traite des fourrures en Nouvelle-France est menée jusqu’au début du XVIIIe siècle, par des dizaines de petits partenariats. À mesure que les frais augmentent proportionnellement à la distance parcourue, le commerce des fourrures en vient à passer aux mains de quelques bourgeois, qui embauchent des centaines de voyageurs salariés. La plupart des entreprises comptent trois ou quatre hommes qui obtiennent des autorités un bail de trois ans sur le commerce d’un poste précis. Les profits et les pertes sont partagés entre les membres, selon leur contribution. Ils se procurent les marchandises d’échange à crédit, à un taux d’intérêt de 30 %, chez quelques marchands de Montréal, qui vendent aussi les fourrures par l’entremise de leurs agents en France. Le salaire des voyageurs qui passent l’hiver dans l’Ouest varie de 200 livres à 500 livres. Ceux qui partent en canoë vers l’Ouest au printemps et reviennent avec le convoi à l’automne touchent de 100 livres à 200 livres plus leurs frais de subsistance (soit environ le double de ce que gagne un ouvrier ou un artisan dans la colonie).

Expansion vers l'Ouest

Entre 1715 et la guerre de Sept Ans (1756-1763), la traite des fourrures prend beaucoup d’ampleur et sert à une variété des fins : économiques, politiques et scientifiques. Les Français instruits s’intéressent vivement aux recherches scientifiques, et les membres du gouvernement, avides de connaître l’étendue de l’Amérique du Nord, souhaitent qu’un Français soit le premier à découvrir une voie de terre vers la mer de l’Ouest (voir Passage du Nord-Ouest). Pierre Gaultier de Varennes et de La Vérendrye et d’autres officiers supérieurs canadiens reçoivent la mission de découvrir cette route. On leur donne l’autorité sur de vastes régions de l’Ouest (dont certaines empiètent sur les territoires revendiqués par les Britanniques), avec le droit exclusif sur la traite des fourrures. Ils doivent payer à même leurs profits les coûts de l’entretien de leurs postes et de l’envoi des missions d’explorations vers l’Ouest, le long des rivières Missouri et Saskatchewan.

La Couronne s’assure ainsi que la traite des fourrures compense ses coûts de recherches scientifiques et maintient son autorité sur ces deux sujets dispersés en pleine nature et d’entretenir ses alliances avec les nations autochtones afin d’écarter les Anglais. En 1756, quand la guerre avec l’Angleterre met fin à l’exploration, les Français ont atteint les contreforts des Rocheuses. La guerre entre les Pieds-Noirs et les Cris empêche d’explorer davantage.

Compagnie de la Baie d'Hudson et autres commerçants anglais

Pendant toute cette période, la CBH et les commerçants canadiens-français se livrent une âpre concurrence, et ces derniers prennent la part du lion. Ils profitent de nombreux avantages : ils contrôlent les principales voies d’eau de tout l’Ouest, ils disposent de toute l’écorce de bouleau nécessaire à la fabrication des canoës (ce qui manque complètement aux Anglais et à la CBH), les Autochtones préfèrent leurs marchandises d’échange à celles des Anglais, ils ont de bonnes relations avec les Autochtones avec lesquels ils ont même des liens de parenté. Les Anglais des Treize Colonies tentent d’obtenir plus de territoires pour la colonisation, ce qui irrite les Autochtones. Les Français ne convoitent pas les territoires des Autochtones, mais sont déterminés à en priver les Anglais.

Les commerçants de la CBH ne font rien, en fait, pour pousser leur commerce dans l’intérieur du pays. Ils attendent plutôt dans leurs postes que les Autochtones viennent à eux. Ceux-ci ont l’astuce de monter les Anglais contre les Français en traitant avec les uns et les autres. Les Français n’osent pas empêcher les Autochtones d’apporter des fourrures à la Baie, mais s’assurent de choisir les meilleures et de ne laisser à leurs rivaux que les fourrures encombrantes et de piètre qualité.

Dans la région du Saint-Laurent, les commerçants de New York et de la Pennsylvanie tentent peu de concurrencer les Canadiens. Ils achètent plutôt des fourrures clandestinement des marchands montréalais. De cette façon, les Canadiens obtiennent une bonne provision de drap de laine anglaise (étoffe grossière), la marchandise préférée du commerce anglais. Le commerce illicite entre Montréal et Albany enlève aux marchands new-yorkais toute bonne raison de vouloir concurrencer les Canadiens dans l’Ouest.

Lorsque commence la guerre de Sept Ans, la traite des fourrures se fait encore depuis Montréal. Il faut continuer d’approvisionner les communautés autochtones, mais le volume des fourrures exportées diminue sans cesse. Un an après la capitulation de Montréal, en septembre 1760, et la fin de la Nouvelle-France, la traite des fourrures reprend son ardeur grâce aux appuis importants des capitaux britanniques et de la main-d’œuvre canadienne.

Ascension de la Compagnie du Nord-Ouest

Au moment de la Conquête (1759-1760), deux systèmes dominent la traite commerciale des fourrures de la moitié septentrionale du continent : le système du Saint-Laurent et des Grands Lacs, dont le centre est Montréal et qui s’étend jusqu’au haut de la rivière Mississippi et à ses principaux affluents septentrionaux ainsi qu’aux Prairies et à la partie méridionale du Bouclier canadien, et le système de la Terre de Rupert, qui, en théorie, comprend tout le bassin hydrographique de la baie James et de la baie d’Hudson.

Le système du Saint-Laurent et des Grands Lacs, développé par les Français, en vient à être servi par le commerce « en dérouine » (pagaie itinérante), forme de traite, dominée par de petits partenariats et menée par des équipes de quelques hommes chargés d’aller faire affaire avec les Autochtones dans leurs propres territoires. Le système de la Terre de Rupert n’avait pas évolué de la même façon. En 1760, les employés de la CBH ont toujours comme pratique de rester dans leurs factoreries côtières (principaux comptoirs de traite) et d’y attendre la venue des Autochtones.

Après la Conquête, les marchands anglo-américains (yankees ou Bastonnais), et anglais et écossais des Highlands supplantent les bourgeois canadiens et les agents des marchands français à Montréal. Les nouveaux « itinérants » créent un lien commercial avec Londres. Le regain d’activité qui en résulte à Montréal perturbe la CBH dans son « sommeil au bord de la mer glaciale ». Le succès de ces nouveaux rivaux oblige la compagnie à modifier sa politique commerciale, et, en 1774, elle pénètre dans l’intérieur de la Baie pour fonder Cumberland House, près de la rivière Saskatchewan. Les itinérants, quant à eux, apprennent que la coopération, plutôt que la concurrence, est le gage de réussite commerciale.

Ils fondent ainsi la Compagnie du Nord-Ouest (CNO). Cette compagnie domine bientôt en s’assurant un monopole de facto dans la région bien pourvue en fourrures du lac Athabasca. La fourrure de base (castor) et les fourrures de luxe (vison, martre, loutre, etc.), insurpassables en qualité et en nombre, assurent de jolis profits en dépit des coûts élevés d’un système de transport forcément de main-d’œuvre, celui des brigades en canoë. La ruée annuelle des brigades de Fort Chipewyan à Grand Portage (plus tard fort William) sur le lac Supérieur est, en bonne part, à l’origine de l’image romantique de la traite des fourrures. La CNO, afin de conserver son monopole dans la région de l’Athabasca, rivalise, à perte si nécessaire, avec ses adversaires sur la rivière Saskatchewan, autour du lac Winnipeg et au nord des Grands Lacs. Sur la rivière Saskatchewan Nord, les compagnies rivales jouent à saute-mouton vers l’Ouest, l’une doublant les postes de l’autre afin de s’assurer un avantage commercial auprès des Autochtones.

Dans toutes les régions, de petites équipes voyagent en transportant des fournitures de commerce pour détourner les Autochtones en route vers les postes rivaux et, si nécessaire, les forcer à traiter avec elles. Dans cette compétition, la CBH semble désavantagée malgré son important poste d’expédition, la York Factory, sur la baie d’Hudson, beaucoup plus près des régions de collecte de fourrures que ne l’est le point de transbordement de la CNO à Montréal.

La CBH manque d’effectifs et d’équipement pour voyager et commercer dans l’intérieur du pays. Ce n’est que dans les années 1790 qu’elle lance sa brigade de barges d'York en riposte aux canoës du maître et aux canoës du Nord de ses rivaux. Toutefois, les améliorations qu’elle apporte à son personnel et à son équipement ne suffisent pas à changer le cours du commerce en sa faveur.

Des agents montréalais, dont Simon « Le Marquis » McTavish et son neveu et successeur William McGillivray, dirigent habilement les affaires de la CNO, mais la compagnie doit surtout son succès à l’ardeur de ses officiers et de ses « engagés ». Des hivernants participent aux prises de décision et ont droit à leur part des profits. La CNO, contrairement à la CBH, permet à ses employés d’épouser des femmes autochtones « à la façon du pays », politique qui assure une certaine stabilité et génère une population de Métis assez importante au début du XIXe siècle.

En 1789, Alexander Mackenzie porte le drapeau de la compagnie jusqu’à l’océan Arctique et, en 1793, atteint l’océan Pacifique par voie de terre. Plus tard, des explorateurs tels que Simon Fraser et David Thompson ouvrent les territoires à la traite des fourrures à l’ouest des Rocheuses. La signature du Traité de Jay, en 1794, met fin au commerce dans le Sud-Ouest, et une nouvelle rivale, la Compagnie XY, voit le jour en 1798, mais la CNO relève le défi et, en 1804, absorbe cette jeune entreprise.

La Compagnie de la Baie d'Hudson triomphe

C’est la remontée de la CBH, amorcée en 1810, qui a finalement raison de la CNO. Cette année-là, la décision du comte de Selkirk, d’établir une colonie sur le territoire de la CBH, le mène à acquérir suffisamment d’actions pour pouvoir placer quatre amis au comité de direction de sept membres de la CBH. Ces nouveaux arrivés dans la compagnie mettent l’accent sur l’efficacité du processus de traite afin de réduire les coûts et de changer ainsi les pertes en profits. Leur succès pousse la compagnie à tenter d’envahir la région d’Athabasca en 1815. La mauvaise planification par le chef de l’expédition et l’influence de la CNO sur les Autochtones de la région causent la mort par famine de 15 hommes. Sans démordre, la CBH y retourne quelques mois plus tard et, cette fois, s’attaque au monopole de la CNO.

La colonie de la rivière Rouge fondée par Selkirk profite de l’appui et de la coopération du comité de direction, quoique les officiers dans la région ne se montrent guère enthousiastes. La CNO perçoit les colons de la rivière Rouge comme partisans de sa rivale nouvellement relancée, et elle convainc les Métis locaux, premiers colons de la région, que leurs terres sont menacées. Le conflit commercial dégénère en violence, et, le 19 juin 1816, le gouverneur de la colonie et quelque 20 colons et serviteurs de la CBH sont tués dans l’incident de Seven Oaks. Les Métis n’y perdent qu’un seul homme.

Ces événements incitent le gouvernement britannique à exiger que les compagnies rivales règlent leurs différends. À cette fin, le gouvernement adopte une loi lui permettant d’offrir une licence commerciale exclusive valable pour 21 ans dans les régions de l’Amérique du Nord britannique situées au-delà du front de colonisation et à l’extérieur de la Terre de Rupert. En 1821, les deux compagnies élaborent l’acte formaliste unilatéral, un document qui décrit les termes de leur coalition, précise les modalités du partage des profits de la traite entre les actionnaires et les officiers sur le terrain et définit leur cogestion de la traite. C’est de cette façon et grâce au partage des profits que des éléments de la CNO parviennent à survivre dans la nouvelle CBH, bien que cette coalition de nom devient, en fait, une absorption par la CBH lorsque le conseil d’administration est éliminé en 1824. Après 1821, la majorité des dirigeants qui travaillent pour la CBH sont en effet d’anciens Nor'Westers (hommes de la CNO).

Simpson regroupe l'empire de la traite des fourrures

Les accords commerciaux entre les deux entreprises et le soutien de la législation et de la proclamation gouvernementale ne peuvent dissimuler la défaite de la CNO. La CBH victorieuse cherche de nouveau à augmenter son efficacité. Sous la direction du gouverneur George Simpson, le « petit empereur », la compagnie fait des profits inespérés. De tels profits exigent cependant d’exercer un contrôle constant des coûts, de chercher sans cesse à économiser et de suivre une politique de vive concurrence avec les adversaires dans les régions pionnières. Par les politiques de la compagnie et les agir de son personnel, les habitants du vieux Nord-Ouest connaissent les effets des changements provoqués en Grande-Bretagne par la révolution industrielle, y compris la création d’une main-d’œuvre dépendante de l’emploi d’une entreprise.

Simpson se rend compte de l’importance d’apporter un soutien aux trappeurs et aux chasseurs autochtones, qui eux fournissent les peaux avec lesquelles s’enrichit la CBH. Dans les moments difficiles, la compagnie offre au trappeur et à sa famille des services médicaux ainsi que des fournitures et des provisions. Cependant, en systématisant de tels services, les politiques de Simpson poussent les Autochtones dans un rapport de dépendance croissante avec la compagnie. La chasse au bison demeure un revenu viable pour les Autochtones des Plaines, mais pour d’autres, la nouvelle réalité est une dépendance économique sans cesse croissante.

Les réformes de Simpson permettent l’expansion de la CBH le long de la côte du Pacifique, vers l’Arctique et dans l’intérieur du Labrador, jusqu’alors en grande partie ignoré. Ce vaste domaine d’animaux à fourrures attire des rivaux. La stratégie fondamentale de Simpson est de mener la concurrence dans les régions frontalières de manière à garder le commerce dans l’intérieur pour la CBH. Sur la côte du Pacifique, il conclut une entente avec la Russian Fur Company qui permet à la CBH de poursuivre le commerce maritime et de concurrencer la primauté des Américains avec succès. Au sud et à l’est du fleuve Columbia, il encourage le piégeage total de la région dans le cadre d’une « tactique de la terre brûlée » voulant ne laisser aucun animal qui pourrait attirer les « montagnards » américains ou les trappeurs. Dans la région des Grands Lacs, il donne des permis à de petits commerçants, afin qu’ils mènent la concurrence sur le territoire de l’American Fur Company, qui abandonne finalement le terrain moyennant une rente annuelle de 300 livres.

Plus à l’est, les adversaires sont plus difficiles à déloger. Les poste du roi une série de postes établis au nord du Saint-Laurent, anciennes propriétés du roi de France, avaient été attribués en 1822 à un certain Monsieur Goudie, de Québec, et la région d’exploitation forestière le long de la rivière des Outaouais constituent des points de traite potentiels. Cependant, la compagnie poursuit vigoureusement ses concurrents dans toutes les régions frontalières, maintenant son monopole sur la Terre de Rupert et sur les territoires assujettis à une licence dans le Nord et dans l’Ouest. Même quand, dans les années 1830, lorsque la soie remplace le feutre comme matière première préférée pour la fabrication des chapeaux et le castor perd de sa valeur en tant que fourrure de base, la compagnie continue de faire des profits en exploitant davantage les fourrures de luxe. Plutôt, c’est la colonisation, et non ses adversaires commerciaux, qui présentent le plus grand défi pour la compagnie.

Le défi de la colonisation et la fin de la traite

À l’ouest des Rocheuses, les colons américains réussissent là où les montagnards et les capitaines de bateaux ont échoué. Par conséquent, au Traité de l'Oregon de 1846, la CBH se réfugie au nord du 49e parallèle. À l’est, à la colonie de la rivière Rouge, la compagnie surmonte le problème des commerçants indépendants en accusant, en 1849, Guillaume Sayer et trois autres Métis d’avoir prétendu son monopole. La compagnie a beau gagner sa cause devant le tribunal, la communauté croit que les commerçants indépendants ont été exonérés. Dans le Bas-Canada, la compagnie obtient un bail pour les postes du roi en 1832, mais l’avance des bûcherons vers le nord signale la diminution de l’importance de la traite des fourrures dans cette région. Simpson réagit alors brillamment en faisant de sa compagnie un important fournisseur de marchandises nécessaires aux bûcherons.

Lorsque prend fin l’isolement géographique de l’Ouest vers 1840, d’autres intérêts s’engagent dans la colonisation de ce vaste territoire. Les missionnaires catholiques et anglicans, déjà installés au pays, pénètrent au cœur du continent. Ils sont suivis d’aventuriers et d’expéditions gouvernementales (voir l’Expédition Palliser) à la recherche d’autres ressources que les fourrures : le bois, les terres et la connaissance scientifique. La mort de Simpson en 1860 et la vente en 1863 de la CBH à l’International Financial Society, un groupe d’investisseurs britanniques qui voient dans la colonisation une source de profits, marquent le début de la fin de l’histoire de la traite des fourrures.

En 1870, l’immense territoire de la CBH dans l’Ouest est transféré au Canada et est bientôt envahi par des colons en provenance de l’Ontario. À mesure que la colonisation s’étend dans le Nord et dans l’Ouest, la CBH et ses concurrents, les commerçants indépendants, poussent davantage vers le nord et finissent par établir des contacts commerciaux durables avec les Inuits.

Devant la concurrence et la présence du gouvernement canadien, la compagnie diminue les services d’appui faisant partie de ses relations commerciales avec les Autochtones et qui les avaient protégés des fluctuations du marché de la fourrure en Europe occidentale. Au XXe siècle, les fortunes réalisées dans le commerce des fourrures relèvent des fluctuations du marché et de l’avènement de l’élevage d'animaux à fourrure (voir Industrie de la fourrure). Pour obtenir de l’aide en période d’adversité, les Autochtones se tournent vers les missions et de plus en plus vers le gouvernement. Ce changement mène, après la Deuxième Guerre mondiale, aux allocations familiales, à la scolarisation et aux pensions et sonne la fin de l’historique traite des fourrures. Le trappage d'animaux à Fourrure se pratique encore dans des régions pionnières à des fins commerciales et fait toujours partie du mode de vie de quelques communautés nordiques.

Du point de vue historique, la traite des fourrures joue un rôle indispensable dans le développement du Canada. Elle pousse à explorer le pays et demeure le fondement de l’économie de l’Ouest jusqu’en 1870 environ. La traite des fourrures détermine aussi les modes de relations relativement pacifiques entre Autochtones et Blancs au Canada. Cette entreprise économique comporte un aspect social d’une grande importance : les nombreux mariages entre commerçants européens et femmes autochtones ont généré une société commerçante indigène qui a amalgamé les coutumes et les attitudes européennes et amérindiennes.