Le 4 octobre 1813, à la veille de la bataille de Moraviantown, le grand chef shawnee Tecumseh a un pressentiment. «Nos vies sont entre les mains du Grand Esprit, se souvient-il avoir dit plus tôt. Nous sommes déterminés à défendre nos terres et, si c'est Sa volonté, nous voulons y laisser nos os.» Le lendemain matin, peu de temps avant la bataille, Tecumseh longe les lignes britanniques. Il a inséré une belle plume d'autruche blanche dans un mouchoir roulé sur son front tel un turban.

Quel sort le pousse sur un champ de bataille au Canada, si loin de l'endroit où il est né, sur la rivière Scioto, dans le sud de la vallée de l'Ohio?

Depuis sa tendre enfance, Tecumseh considère les Américains comme ses ennemis. Les Américains, que les Shawnee appellent «Grands Couteaux» à cause des épées qu'ils portent, ont saisi les territoires de chasse des Shawnee, tué le père de Tecumseh et détruit ses villages. En 1786, les Shawnee sont forcés de signer un traité selon lequel ils cèdent presque tout leur territoire, une région englobant aujourd'hui l'ouest et le sud de l'Ohio.

Tecumseh (peinture de W.B. Turner/Metropolitan Toronto Library).

En 1795, Tecumseh est un chef guerrier et civil engagé dans un combat futile pour la survie de son peuple. Le nouveau siècle trouve les Shawnee sombrant dans la pauvreté, la dissension et la maladie. Suivant les prêches de son frère Lalawéthika enjoignant son peuple de revenir aux coutumes traditionnelles, Tecumseh abandonne ses vêtements européens et choisit, pour le village de son peuple, un nouvel emplacement sur la rivière Wabash, au sud de l'embouchure de la rivière Tippecanoe.

Quand les Américains, toujours assoiffés de territoires, déracinent de nouveau les Shawnee en 1809, c'est un Tecumseh furieux qui sillonne toute la vallée de l'Ohio pour rallier les tribus dans une défense commune. Allant de nation en nation, il tente sans relâche d'unir d'ex-rivaux et des peuples dont les langues leur sont mutuellement incompréhensibles. En 1811, William Henry Harrison écrit que la capacité de Tecumseh à inspirer la loyauté chez des peuples aussi disparates «témoigne d'un de ces génies hors du commun qui émergent de temps à autre pour produire des révolutions et renverser l'ordre des choses.» Tecumseh parle avec véhémence des torts que les Blancs leur ont infligés et exhorte les Indiens à lutter.

En 1812, lorsque la guerre éclate entre les États-Unis et l'Angleterre, Tecumseh se range sans hésiter derrière les Anglais et conduit ses guerriers au Canada.

Le 12 juillet 1812, une armée américaine sous le commandement du général Hall franchit la rivière Detroit et envahit le Haut-Canada. Tandis que le peuple est terrorisé et que la milice s'enfuit, Tecumseh renverse la vapeur en montant une embuscade à Brownstown : 20 soldats américains y perdent la vie et les Indiens s'emparent de rapports de renseignement. Le futur romancier John Richardson, alors âgé de 15 ans, décrit la façon dont Tecumseh subjugue ses partisans : «il y avait cette ardeur dans l'expression de ses yeux... qui ne pouvait que le faire aimer de ses guerriers.»

Sous la gouverne de Tecumseh, la campagne prend un tout autre aspect. Rejoints par le général Isaac Brock, les alliés indiens et britanniques mettent les Américains en déroute et capturent Fort Detroit, le 16 août 1812. Hall et ses 2188 hommes se rendent. D'un coup, la menace au flanc oriental du Haut-Canada est endiguée. Pendant toute la campagne, Tecumseh mène bravement sa confédération au combat et déjoue habilement ses ennemis, en nombres supérieurs. Le 13 mai 1813, il remporte une victoire décisive dans le bois de Fort Meigs. Brock l'appelle le «Wellington des Indiens». «À ce que je sache, il n'est pas de guerrier plus sagace ou plus vaillant», écrit-il.

Hélas, Brock meurt bientôt au combat à Queenston. Après la victoire navale des Américains à Put-in-Bay, une autre armée américaine envahit le Haut-Canada. C'est cette force de 3500 hommes sous le commandement du général William Harrison qui confond Tecumseh et les Anglais, le 5 octobre 1813, sur la rivière Thames à Moraviantown. Le général anglais, Henry Procter, s'enfuit à dos de cheval et, découragés, les Tuniques rouges rompent les rangs et capitulent.

Tecumseh a caché ses hommes dans les fourrés d'un marais et, lorsqu'un second bataillon d'Américains s'avance, les Indiens sortent du couvert et leur administre une raclée. Voulant inspirer ses troupes, Tecumseh s'élance vers l'avant, mais il est abattu d'une balle. Sa réputation est telle que plusieurs revendiquent le coup fatal. Désormais sans chef, les hommes de Tecumseh capitulent. Heureusement, les Américains retournent à Detroit sans exploiter leur victoire de la Thames.

Le leadership dynamique et les brillantes victoires de Tecumseh jouent un rôle décisif dans la défense du Canada, qui demeure indépendant après la victoire des Américains. Tecumseh n'a cependant pas combattu pour les Anglais, mais bien pour son peuple. Les historiens et romanciers canadiens - et américains - chantent ses louanges, mais son héritage le plus important revient aux Premières Nations, pour lesquelles Tecumseh demeure l'ultime symbole du courage, de l'effort et de la fraternité.