Station-service

 L'arrivée de l'AUTOMOBILE au Canada à la fin du XIXe siècle crée le besoin d'un nouveau type de bâtiments et de concept. Les garages remplacent alors les écuries et on trouve maintenant des stationnements à la place des poteaux d'attache pour les chevaux. Toutefois, le bâtiment type devenu le symbole culturel de l'ère automobile est sans aucun doute la station-service.

On note pour la première fois l'immatriculation d'automobiles par des chiffres dans l'édition 1916-1917 de l'Annuaire du Canada. Cette année-là, l'Annuaire accorde aux véhicules automobiles un nouveau statut, celui de mode de transport le plus important au Canada. En 1904, il y a 535 automobiles immatriculées en Ontario. En 1916, on en compte 54 375. La même année, l'ensemble du Canada en compte 123 464. En 1922, ce nombre atteint 513 821, puis 1 076 819 en 1928 dans tout le Canada.

L'énorme popularité de l'automobile crée une expansion rapide du marché de l'essence qui, auparavant, était un marché peu important de sous-produits du pétrole produits par les compagnies productrices de kérosène pour l'éclairage et de lubrifiants pour la machinerie. De plus, elle entraîne le développement d'un nouveau type particulier d'installation : la station-service. L'évolution de l'architecture de la station-service reflète à la fois les nécessités de changements fonctionnels et l'évolution des attitudes culturelles.

Premières stations-service

 Au début du XXe siècle, on ne vend du carburant qu'à quelques endroits et les chauffeurs doivent souvent aller le chercher à des terminaux de distribution situés en périphérie des localités. À ces endroits, on remplit des bidons à partir de réservoirs en vrac avant de les déverser manuellement dans le réservoir du véhicule à l'aide d'un entonnoir. Cette méthode laborieuse, peu pratique et potentiellement dangereuse de faire le plein se révèle bientôt inadéquate pour répondre à la demande croissante, ce qui accélère le développement de pompes plus perfectionnées et de réservoirs d'entreposage souterrains.

Pour les commerces qui vendent des produits pétroliers à usage domestique et qui ajoutent la vente d'essence, souvent au milieu de bicyclettes, de quincaillerie ou d'épicerie, la pompe à essence en bordure du trottoir constitue une innovation importante. Elle permet de remplir mécaniquement les automobiles et centralise la distribution, réduisant ainsi le risque d'incendie. Ces pompes, qui sont des emplacements plus pratiques pour faire le plein, perturbent cependant la circulation. Les premières aires de stations-service intérieures sont de simples hangars dépourvus de décoration, sauf pour la publicité. Elles sont peu esthétiques ni de conception uniforme, et comme leur nombre augmente, elles attirent de plus en plus de réactions négatives de la part du public.

Avant 1920, les stations en bordure du trottoir et de type hangar situées dans les centres urbains se concentrent surtout dans le quartier central des affaires ou à proximité. Au fur et à mesure de l'augmentation du nombre de propriétaires d'automobile, les compagnies de pétrole commencent à investir beaucoup dans les stations de quartier. Non seulement doivent-elles attirer les clients et les conserver, mais elles doivent aussi s'intégrer à l'environnement des quartiers résidentiels. Nombre de ces stations sont d'inspiration locale et beaucoup de ces bâtiments sont préfabriqués pour des raisons pratiques et économiques. Certaines compagnies commencent à copier des styles d'architecture reconnus dans l'espoir d'établir leur image de marque. Dès le milieu des années 10, la petite maison classique ou le concept de bungalow se modifie par l'ajout d'un toit-abri qui donne à la station-service un nouveau type particulier. En 1925, la majorité des stations sont équipées de postes de graissage et d'espaces de lavage, et ces nouvelles fonctions sont intégrées en ajoutant une baie ou plus aux concepts traditionnels.

Les années 20 représentent une décennie importante dans l'évolution esthétique des stations-service. Celles-ci doivent être accessibles et sécuritaires pour les clients, avoir une apparence attrayante et bien s'intégrer aux quartiers dans lesquels elles sont situées. De plus, les sociétés pétrolières prennent de plus en plus conscience du potentiel publicitaire de leurs stations et désirent leur donner un style qui reflète leur image de marque.

Au début des années 20, les sociétés pétrolières, leurs concepteurs et entrepreneurs s'inspirent de l'architecture ancienne. Un périodique professionnel publié en 1922 cite quatre stations « d'un style artistique inhabituel » construites à Vancouver. On dit alors que ces quatre bâtiments, conçus par les architectes Townley and Matheson, rappellent le style « mission » californien. Au début de la même décennie, Imperial Oil commence à construire des stations conçues par des architectes qui sortent en 1928 trois plans de base adaptés à trois environnements urbains différents (quartier d'affaires, zone résidentielle urbaine, petite ville et immeubles en location).

Si les entrepreneurs sont les premiers à saisir le potentiel de la station-service en tant que nouveau type de construction, on sait que dans les années 30, les associations professionnelles d'architectes ont bien compris le message. En 1937, une édition de la revue publiée par L'Institut royal d'architecture du Canada (IRAC) expose longuement les particularités des besoins de la station-service et les défis que pose sa conception. On lance donc un appel pour trouver une nouvelle approche du concept de la station de base, « quelque chose qui serait libre de tout dogme traditionnel ».

Style international

 La crise économique des années 30 a des effets importants sur le concept de la station. Pour compenser la diminution des ventes d'essence, beaucoup de compagnies élargissent leurs gammes de produits, qui nécessitent donc des étalages et des espaces d'entreposage plus importants. Elles commencent aussi à se concentrer plus sur la mécanique automobile qui requiert des travées spécialisées plus grandes et plus nombreuses. Pour attirer les clients, elles se mettent à construire des stations qui se distinguent de celles de leurs concurrents. Elles installent des toits plats, agrandissent les bureaux construits en enfilade sous forme d'une boîte allongée aux dimensions rectangulaires. Elles augmentent les surfaces vitrées et réduisent la décoration extérieure. Les murs de stuco ou de briques arborent les couleurs de la compagnie. Dans les années 30, le terra-cotta est populaire comme matériau de recouvrement de façade tandis que la porcelaine émaillée domine dans les années 40 et 50. Ce nouveau style de station-service suit de près les conseils du nouveau style international d'architecture mis de l'avant par l'école allemande du Bauhaus. Produit de la crise des années 30, le concept de la boîte rectangulaire allongée connaît un grand succès et inspire la construction de nombreuses stations au cours des années 40 et 50, lorsqu'après les années difficiles de la crise et le rationnement du temps de la guerre, les Canadiens sont nombreux à reprendre la route.

Dans les années 60, la boîte rectangulaire n'a plus la cote, et les sociétés pétrolières doivent de nouveau songer au développement d'une station qui s'intègre bien à l'environnement. Leurs recherches à cet égard aboutissent à de nouvelles lignes de faîte et à de nouveaux matériaux. L'augmentation du nombre de concessionnaires indépendants entraîne le développement d'un nouveau type de station, un concept de simple petite boîte. La majorité de ces concessionnaires vendent seulement de l'essence et du carburant, des cigarettes et des boissons gazeuses. Les besoins sur le plan fonctionnel sont réduits, soit un bureau, un espace d'entreposage et des installations sanitaires. Après 1960, le toit-abri est largement adopté par les indépendants pour faciliter la publicité et renforcer l'apparence fonctionnelle de la station.

En 1970, beaucoup de nouvelles stations ont la forme de vastes toits-abris avec de petites cabines pour abriter le préposé et la caisse enregistreuse. Les installations sanitaires et les distributeurs automatiques se trouvent dans des bâtiments séparés. Ces stations marquent le retour au concept de la station de ravitaillement originelle et sont la conséquence de l'augmentation des prix de l'essence pendant cette période de pénurie.

 À la fin des années 80 et encore pendant les années 90, les stations d'essence libre-service dominent. Les stations associées à des installations de mécanique disparaissent graduellement à cause de la fiabilité des automobiles, des garanties améliorées et de la popularité grandissante des franchises spécialisées (par exemple, atelier de réparation de silencieux). Comme les clients vont ailleurs pour la mécanique, les compagnies adoptent de nouvelles façons de faire des affaires, en leur offrant plus de commodités. Maintenant, beaucoup d'endroits comptent à la fois des pompes libre-service et avec service, des dépanneurs, des restaurants à service rapide, des guichets automatiques et d'autres services. Le mot « service » accolé au mot « station », qui désignait d'abord une expertise dans la mécanique d'entretien et de réparation, renvoie maintenant à une formule qui regroupe de nombreux services en un seul endroit.

Parmi les toutes premières stations peu sont réutilisées ou recyclées. La plupart sont petites, n'ont pas été construites pour durer, sont fonctionnelles en apparence, mais particulières en matière de concept de fonctionnement. Toutefois, elles sont souvent bien situées dans des centres urbains d'accès facile. Il existe fréquemment un certain niveau de contamination de leur site, ce qui peut nécessiter la démolition du bâtiment avant que l'endroit puisse être réutilisé.

La station-service, un élément important de nos paysages ruraux et urbains depuis les années 20, connaît une profonde évolution esthétique et fonctionnelle. Ce type de bâtiment fait l'objet d'un récent intérêt comme l'attestent la recherche et la documentation universitaires à son sujet ainsi que les mesures d'identification et de protection prises par les gouvernements municipaux, provinciaux et fédéral dont il est l'objet. En 1995, la Commission des lieux et monuments historiques du Canada reconnaît que l'ancienne station-service L.J. Shickluna (vers 1924) de Port Colborne en Ontario constitue un lieu historique national d'importance sur le plan architectural et le proclame lieu historique national.