Science politique

La science politique est définie comme l'étude systématique des mécanismes gouvernementaux par l'application de méthodes scientifiques aux événements politiques. Cette définition restreinte est remise en question par ceux qui considèrent que le pouvoir et son organisation dans les relations humaines sont l'objet de la science politique et que le pouvoir est un phénomène qui met en rapport d'autres associations que celle qui prévaut entre l'homme et l'État. Vers le milieu du XXe siècle, une interprétation singulière du pouvoir - selon laquelle il permet de maîtriser les mécanismes de prises de décisions publiques - devient populaire, même s'il est important de distinguer les décisions politiques des autres sortes de décisions, entre autres celles des sociétés commerciales.

Un autre aspect fondamental de l'analyse politique est l'étude de la répartition des ressources entre différents groupes d'individus et de l'obtention et de la conservation des appuis pour des projets. La politique existe parce que la population n'est pas toujours d'accord sur ce que devrait faire la collectivité ni sur la manière dont on devrait le faire. La science politique analyse des règles acceptées pour résoudre un conflit et la façon dont on les adopte, même s'il y a désaccord sur les décisions prises. Elle s'intéresse aussi aux infractions à ces règles et aux changements révolutionnaires dans l'organisation politique.

La science politique permet le développement systématique de notre connaissance et de notre compréhension de la politique. Avant le XXe siècle, ce que nous appelons maintenant « science politique » s'apparentait plutôt à la philosophie, à l'histoire politique ou à l'étude du droit constitutionnel, les deux derniers comprenant la description des institutions politiques. Ces trois secteurs représentent des aspects de la science politique moderne, mais ils ont évolué en une discipline distincte et spécialisée.

La philosophie politique s'intéresse surtout à l'étude des idées politiques, comme la place et l'ordre des valeurs, la signification des mots « droit », « justice » et « liberté », souvent dans un contexte historique. Elle prend naissance chez les Grecs (philosophie signifiant « amour de la sagesse », et politique faisant référence à l'activité de la cité). Socrate, Platon et Aristote s'intéressent surtout à la nature de la justice.

Platon fait appel à la philosophie pour savoir ce qu'il convient de faire ou ce qui doit être fait en politique. Aristote, après avoir comparé et différencié les diverses formes de gouvernement, se demande aussi comment fonctionne la politique. L'approche de Platon a engendré une tradition de philosophie ou de théorie politique, et les philosophes de la politique s'intéressent encore aux valeurs politiques. Celle d'Aristote a créé une tradition d'étude scientifique ou empirique de la politique, qui se concentre avant tout sur les faits et sur les conclusions tirées d'observations sur le fonctionnement réel des institutions politiques.

Si la philosophie prend naissance chez les Grecs, les notions médiévales et plus modernes du droit proviennent des Romains et d'une ancienne tradition hébraïque d'alliance. En 1159, dans Policratus, Jean de Salisbury compare la physiologie du corps à celle de l'État. Dans sa Somme théologique, le théologien et philosophe du XIIIe siècle Thomas d'Aquin décrit l'homme comme naturellement politique et l'État comme une institution naturelle. Il soutient que l'univers est naturellement ordonné et qu'en matière de droit et de politique, comme en tout d'ailleurs, le monde chemine de l'imperfection à la perfection.

Machiavel (début du XVIe siècle) est parfois considéré comme le premier théoricien politique moderne. D'après lui, « notre façon de vivre est tellement différente de la manière dont nous devrions vivre que celui qui abandonne ce qui se fait pour ce qui devrait se faire provoque sa propre déchéance plutôt que son salut ». Hobbes, Locke, Rousseau, Montesquieu, Burke, Mill et Hegel, entre autres, ont rédigé des essais de philosophie politique. Marx, d'abord un disciple de Hegel, décrie les philosophes parce qu'ils interprètent le monde sans chercher à le changer et proposent ce qu'il considère une approche scientifique du monde. On dit souvent qu'à la fin du XIXe siècle l'idéologie a remplacé la philosophie politique.

La science politique contemporaine doit son développement à l'enthousiasme pour les SCIENCES SOCIALES, lequel a marqué le XIXe et le début du XXe siècles, et a été favorisées par le rapide développement des sciences naturelles. Le changement majeur qui a fait une science de la politique est l'analyse. Au lieu de s'en tenir à la description des règles formelles et des méthodes des institutions politiques, comme l'élaboration d'un projet de loi jusqu'à son adoption par le Parlement, la science politique moderne analyse plutôt les mécanismes utilisés et le comportement humain.

Science politique au Canada

Au Canada, la science politique est aussi une discipline universitaire. Des départements de sciences politiques, ou d'études politiques, existent dans quelque 45 université et dans les collèges communautaires. Les politologues font des recherches intensives sur les divers aspects de la politique canadienne et publient leurs résultats dans des livres, des revues spécialisées, des rapports de recherche et d'autres formes de publications savantes. L'enseignement de la science politique dans les universités canadiennes remonte à la fin du XIXe siècle. À l'origine, il reste étroitement lié au droit constitutionnel et à l'économie. Ce dernier lien est assez particulier au Canada et reflète peut-être le statut du Canada comme nation en développement et fort intéressée par les questions économiques. À l'U. de Toronto, chef de file canadien en la matière jusqu'au milieu du XXe siècle, les politologues travaillent en collaboration avec les économistes dans les départements d'économie politique. La première association de politologues devient permanente en 1929-1930, c'est l'Association canadienne de sciences politiques, qui regroupe aussi des économistes. Son organe officiel, une autre coentreprise, la REVUE CANADIENNE D'ÉCONOMIQUE ET DE SCIENCE POLITIQUE, existe jusqu'en 1967, moment où les deux groupes se séparent et créent chacune leur association et leur journal.

Même si les U. Queen's, McGill, Dalhousie et, plus tard, celles de la Saskatchewan et de la Colombie-Britannique l'enseignent aussi, les départements de science politique restent peu importants jusqu'au lendemain de la Deuxième Guerre mondiale, les professeurs étant mal payés et cette science nouvelle (de même que les autres sciences sociales en général) ayant peu de prestige. En 1950, on compte seulement 30 politologues dans toutes les universités canadiennes. Toutefois, au cours des années 40, on assiste à l'éclosion des sciences politiques canadiennes avec la publication de livres majeurs, dont ceux de R. McGregor DAWSON, J.A. Corry, Alexander Brady et H.McD. Clokie qui démontrent que les études canadiennes sur les institutions politiques du pays sont dorénavant possibles, indépendamment de l'économie et du droit constitutionnel.

Dans les années 60, les universités canadiennes connaissent une forte expansion. De nouvelles universités sont créées, et les plus anciennes agrandissent leurs facultés et diversifient leurs programmes. Gagnant en prestige au même titre que les autres sciences sociales, la science politique participe à cette croissance.

Au début des années 70, on trouve environ 30 fois plus de politologues enseignant dans les universités canadiennes que dans les années 50. Selon un sondage de l'Association canadienne de sciences politiques, on compte, en 1979, 687 politologues détenant des postes d'enseignants permanents dans 45 universités. Au Québec, on trouve 16 p. 100 d'entre eux, et 14 p. 100 enseignent dans des départements francophones ou bilingues. Ces chiffres ne tiennent pas compte des politologues fonctionnaires, hommes politiques, journalistes, lobbyistes, experts-conseils, chercheurs ou conseillers auprès de divers organismes, ou encore professeurs dans des écoles secondaires ou des collèges communautaires.

Du côté anglophone, on subit, au cours des années 60, l'influence des sciences politiques américaines. Étant donné que les petits départements et les rares facultés d'études supérieures des années 50 ne produisent pas suffisamment de diplômés pour occuper tous les nouveaux postes, les universités canadiennes se tournent vers les départements de science politique américains mieux développés et y recrutent plusieurs politologues.

Vers 1970, près de 50 p. 100 du corps professoral canadien dans ce domaine d'études est composé d'étrangers. L'influence des écoles américaines, des concepts, des modèles, des auteurs et des revues américains reste très forte pendant cette période cruciale du développement de la science politique au pays.

Au même moment, la prétendue « révolution behavioriste », une approche (née aux États-Unis) visant à rendre la science politique le plus scientifique possible, gagne de l'importance. Il s'agit d'exclure les jugements de valeur. Les faits politiques auxquels on peut donner des valeurs numériques et qui peuvent être systématiquement analysés reçoivent le nom de « données solides ». Ainsi, lors d'un vote, on prépare des échantillons représentatifs de l'électorat, on les soumet à des enquêtes et on analyse les résultats par le truchement de techniques statistiques sophistiquées. Cependant, tous les aspects de la politique ne se quantifient pas aussi facilement, et il n'existe pas de fondement réel, en politique, comparable à celui des sciences exactes.

Les politologues font eux-mêmes partie de leur champ d'étude et sont concernés par leurs observations. Pendant les années 60, on voit naître une controverse au sein de cette discipline quant aux limites du behaviorisme. Certains politologues soutiennent que seule l'étude scientifique de la politique est légitime. D'autres préfèrent la façon traditionnelle d'envisager la politique, soutenant que les faits politiques ne peuvent être dissociés des valeurs politiques. Ce conflit s'est maintenant considérablement atténué. Le behaviorisme est généralement reconnu comme une part légitime mais non exclusive de l'étude de la politique. Les sciences politiques canadiennes sont variées et pluralistes.

Au cours des années 60 et 70, les politologues canadiens-français sont influencés par différents facteurs. Au Québec, les sciences sociales sont relativement sous-développées et soumises à l'influence religieuse jusqu'aux années 60. La première faculté de science politique au Québec est créée à l'U. Laval en 1954, suivie par plusieurs autres dans les années 60. Les sciences politiques américaines n'influencent pas les politologues québécois aussi fortement qu'au Canada anglais. Les postes créés dans les facultés de science politique sont d'abord occupés par des Québécois ayant reçu une formation supérieure en France. Les influences européennes sont donc plus marquées au Québec qu'au Canada anglais. Le marxisme en est une, et on met plutôt l'accent sur les idées et sur l'idéologie politique.

Il faut se rappeler que le développement des sciences politiques québécoises coïncide avec la RÉVOLUTION TRANQUILLE. Avec la montée du nationalisme québécois et le débat sur l'avenir constitutionnel du Québec à l'intérieur (ou à l'extérieur) du Canada, les sciences politiques y occupent une place plus importante qu'au Canada anglais. Les politologues québécois participent massivement aux débats publics, étant plus présents politiquement que leurs confrères canadiens-anglais.

Autonomie et collaboration déterminent les relations entre politologues anglophones et francophones. L'Association canadienne de sciences politiques compte environ 1200 membres en 1988. Une association francophone distincte est fondée au début des années 60 (d'abord sous le nom de Société canadienne de sciences politiques. Depuis 1978, elle porte le nom de Société québécoise de science politique). Des rédacteurs et analystes des deux communautés linguistiques collaborent à la Revue canadienne de science politique, publication bilingue. La Société québécoise de science politique publie aussi la revue Politique. Elle tient ses propres assemblées annuelles, même si plusieurs politologues francophones sont aussi membres de l'Association canadienne de sciences politiques et participent aux assemblées de cette dernière.

Champ d'étude

Il existe de nombreux champs d'étude en science politique. La théorie politique traite de l'étude explicite des valeurs (appelée encore parfois philosophie politique) ou de la méthodologie des enquêtes politiques. Elle s'intéresse davantage aux questions techniques, comme l'élaboration d'hypothèses, la logique déductive ou inductive, l'utilisation de tests statistiques. En ce sens, ce champ d'étude est beaucoup plus spécialisé que la philosophie politique, qui déborde parfois sur des débats concernant la démocratie, le libéralisme, le conservatisme, le socialisme ou le fédéralisme. Les débats publics évoquent parfois les concepts élaborés par les philosophes de la politique, comme dans le débat sur l'indépendance du Québec ou la nouvelle constitution canadienne, mais rarement sous une forme que ces derniers reconnaîtraient.

Un autre champ d'étude est la politique comparée qui met en parallèle les diverses formes, institutions, valeurs et mécanismes politiques des différents pays. Ce vaste domaine englobe une quantité considérable d'informations détaillées sur plusieurs pays. La politique comparée donne aussi naissance à des branches plus spécialisées : entre autres, les études régionales, qui se concentrent sur des groupes particuliers de peuples et de régions géographiques comme l'Amérique latine, l'Afrique ou l'URSS. Le développement politique s'intéresse aux pays en voie de développement. Dans les départements des universités du pays, l'étude de la politique canadienne constitue évidemment un champ d'étude, comme c'est le cas de la politique québécoise dans les universités du Québec, lequel analyse aussi la politique provinciale et municipale. Les relations internationales s'attardent aux interactions entre les États, la diplomatie, la politique étrangère et la politique de défense, la guerre et l'organisation internationale. L'ADMINISTRATION PUBLIQUE et particulièrement l'étude de la BUREAUCRATIE représentent un autre champ d'étude. La politique publique vise les mécanismes d'élaboration des politiques.

Un important champ d'étude proprement canadien est L'ÉCONOMIE POLITIQUE, à la fois un sous-domaine d'étude et une approche politique. Elle tente systématiquement de faire le lien entre les facteurs économiques, sociaux et politiques. Elle reflète en partie l'ancienne interdépendance entre histoire économique et étude de la politique, mais voit aussi les répercussions du marxisme et d'une récente tendance à la recherche interdisciplinaire, selon laquelle la politique est intimement liée à l'économie, à la sociologie et à l'histoire.

La nouvelle orientation la plus importante de la science politique canadienne dans les années 90 est l'adoption de plus en plus fréquente d'approches féministes dans l'étude de la politique. La science politique doit aujourd'hui, à la lumière des points de vue féministes, reconsidérer toutes ses catégories fondamentales d'analyse qui sont demeurées incontestées pendant des décennies. Parallèlement à l'accent que mettent les féministes sur les relations entre les hommes et les femmes, on accorde aussi plus d'attention à des facteurs comme la race, l'ethnicité et la diversité culturelle. On s'intéresse aussi de plus en plus à l'étude des relations entre les peuples autochtones et le système politique canadien et de la lutte que mènent les autochtones pour parvenir à des formes efficaces d'autonomie gouvernementale.

Lors des rencontres annuelles de l'Association canadienne de sciences politiques et de la Société québécoise de science politique, on présente des travaux savants couvrant tous ces champs d'étude, ce que fait aussi la Revue canadienne de science politique et Politique. Des revues plus spécialisées s'y attardent aussi, comme Administration publique du Canada (publiée par l'Institut d'administration publique), Analyse de politiques, International Journal, Studies in Political Economy, Revue canadienne des études africaines, Recherches sociographiques et La politique étrangère du Canada. En outre, politologues canadiens et québécois collaborent à des revues étrangères. Les sciences politiques canadiennes sont d'ailleurs reconnues dans le monde entier dans plusieurs domaines, notamment en théorie politique.