Le rôle primordial de la SCIENCE dans notre quotidien échappe à la plupart des Canadiens. En effet, les actes posés par les politiciens, les chefs syndicaux et les gens d'affaires influencent beaucoup moins notre vie que les expériences menées dans les laboratoires du monde entier, dont les effets se mesurent à long terme. Pensons à l'incidence de quelques-unes des découvertes d'une seule génération : vaccin contre la polio, transplantation du rein et du coeur, transistor, avion à réaction, voyage dans l'espace, arme nucléaire, GÉNIE GÉNÉTIQUE, clonage, antibiotiques, tranquillisants, four à micro-ondes, ordinateur, LASER, plastique (voir PLASTIQUES, INDUSTRIE DE LA TRANSFORMATION DES MATIÈRES), TÉLÉVISION, contraceptifs, bébé-éprouvette et disparition de la variole.

La société nord-américaine exprime un paradoxe : malgré un taux plus élevé d'ALPHABÉTISME, une plus grande accessibilité à l'ÉDUCATION supérieure et une plus grande diffusion de l'information (médias imprimés et électroniques), on note une ignorance remarquable de la science et de la TECHNOLOGIE. Seule une poignée de JOURNAUX et de MAGAZINES emploient des journalistes scientifiques ou médicaux, tandis que la télévision ne laisse pratiquement aucune place à la science aux heures de grande écoute. Les tabloïds qui publient des récits de monstres, d'OVNI et de remèdes miracles contre le cancer, empreints de sensationnalisme, ont un plus fort tirage que les magazines scientifiques. En fait, on ne trouve aucun magazine scientifique d'intérêt général au Canada, sauf au Québec, où est publiée la revue de vulgarisation Québec Science. Cette ignorance de la science et de la technologie se reflète chez les députés du Parlement, dont plus de 80 p. 100 ont une formation en droit ou proviennent du monde des affaires, deux professions où l'ignorance de la science est notoire. Pourtant, ils prennent quotidiennement des décisions qui nécessitent une grande expertise scientifique et technique. Notre société accepte à bras ouverts les résultats des découvertes scientifiques, mais ne sait à peu près rien de leurs sources. Pour comprendre cette situation, il faut remonter au début de l'évolution humaine.

Évolution humaine

Nos ancêtres de la préhistoire n'étaient pas pourvus des avantages des autres mammifères de l'époque (vitesse, force, taille, cuirasse, défenses, mimétisme ou griffes). Leur mode de survie, génétiquement déterminé, se fondait principalement sur un cerveau complexe qui, capable de mémoire, d'imagination et de pensée abstraite, a libéré les premiers humains des lourdes contraintes de l'instinct et leur a donné le libre arbitre. Néanmoins, une réaction instantanée, sans pensée consciente, est restée vitale dans les situations où le raisonnement et l'analyse n'étaient pas assez rapides. Ces deux facettes de notre évolution marquent la dualité de la personnalité humaine : son côté rationnel et analytique est souvent en conflit avec son côté émotif, irrationnel, impulsif. Le pouvoir du cerveau humain atteint une nouvelle limite dans l'histoire de la vie sur notre planète. Avec la parole, l'Homo sapiens transmet ses connaissances de génération en génération. La parole compense non seulement l'absence d'autres avantages physiques, mais elle permet également l'apparition de la CULTURE, dont l'évolution s'est avérée des milliers de fois plus rapide que l'évolution biologique.

En tentant d'ordonner des phénomènes apparemment chaotiques, les premiers humains se sont d'abord attardés à ceux qui se produisent régulièrement : le jour, la nuit, les saisons, les MARÉES, la succession végétale, la MIGRATION des animaux. Ces régularités et d'autres phénomènes plus inhabituels ont nourri les mythes; on attribuait leur existence à des forces divines. Cette conception nécessairement globale du monde était donc susceptible d'être remise en question par tout phénomène inexplicable.

Notre cerveau complexe a réussi de manière spectaculaire à garantir la survie du genre humain, compte tenu du nombre d'individus et de l'espace qu'ils occupent. Cependant, si l'homme en tant qu'espèce a dépassé les contraintes de la lutte quotidienne pour la survie, il se comporte encore comme si cette lutte demeurait sa principale préoccupation. Il se sent obligé de se reproduire, d'accumuler des biens matériels et d'affronter des rivaux, comme il le faisait il y a des dizaines de milliers d'années. Dans le monde occidental, l'expression ultime du cerveau humain, la technologie moderne, est devenue si puissante et si rapide qu'elle a maintenant dépassé notre capacité de la maîtriser.

Évolution de la science

Au XVIIe siècle, Francis Bacon affirme que la connaissance (sientia) confère le pouvoir. Par la science, croit-il, nous arriverons à comprendre les desseins de Dieu et, armés de ce savoir, nous pourrons obéir aux ordres bibliques nous enjoignant de dominer et de soumettre la nature. Considérant que la science est au service de Dieu, il ne prévoit pas le conflit entre science et Église. Les premiers scientifiques s'aperçoivent que la nature reflète un ensemble global, qu'elle obéit à des principes et à des lois observables et qu'elle fonctionne avec une prodigieuse régularité, donc, qu'elle est l'oeuvre de Dieu. Par conséquent, sa compréhension ne peut que mettre en évidence la grandeur de Dieu. La méthode scientifique admet l'impossibilité d'arriver à une explication globale et complète du cosmos. La science se concentre plutôt sur une partie restreinte de la nature, en l'isolant le plus possible des autres éléments.

L'efficacité de cette méthode s'avère évidente lorsque des astronomes comme Copernic, Kepler et Galilée remettent en question le dogme du cosmos. Leurs travaux mènent à la théorie héliocentrique du mouvement planétaire, laquelle se heurte à la notion selon laquelle la terre est le centre de l'univers. Au XIXe siècle, le géologue Charles Lyell s'oppose à l'Église en évaluant l'âge de la terre et suggère que la planète a des dizaines de millions, sinon des milliards d'années. Au Canada, au XIXe siècle, l'histoire naturelle descriptive représente une activité idéale pour les communautés anglophones profondément religieuses. À l'époque, le pays est jeune et n'a pas de tradition expérimentale en science, mais reste conscient de son statut colonial. Or, l'Amérique du Nord et ses ressources encore vierges restent à conquérir, et la science est d'autant plus estimée qu'elle peut directement contribuer à l'exploitation des ressources. Ainsi, en localisant les gisements de minerai, la géologie est utile à l'industrie minière, et la description de la flore et de la faune permet de dresser l'inventaire des organismes vivants susceptibles d'être utiles à l'homme. La « science » qui attire alors les Canadiens est donc essentiellement descriptive et fondée sur la conviction que répertorier l'oeuvre de Dieu est source de connaissances insoupçonnées.

Charles Darwin ébranle alors la vision chrétienne de l'homme en proposant que les humains, comme toute autre forme de vie, ont évolué à partir d'espèces ancestrales. Dans chaque cas (théorie héliocentrique, âge géologique, évolution, etc.), la lutte entre le dogme de l'Église et la théorie scientifique confirme la validité des connaissances scientifiques, tout en réduisant l'influence de l'Église. Ainsi, la science se libère non seulement de ses liens dogmatiques, mais également des considérations morales.

Au Canada, l'un des principaux opposants des théories de Darwin est sir J.W. DAWSON, éminent géologue et recteur de l'U. McGill. Ce dernier condamne énergiquement l'hypothèse darwinienne selon laquelle l'évolution découle d'une longue suite de modifications génétiques. Dawson soutient que les fossiles trouvés ne corroborent pas cette thèse et qu'ils reflètent plutôt des changements soudains. L'histoire a voulu que le darwinisme sorte vainqueur du combat. Pourtant, de nos jours, les preuves présentées par Dawson sont reconnues et servent de fondement à une théorie moderne selon laquelle l'évolution se produit bel et bien soudainement, par sauts, et non pas petit à petit, sur une longue période.

La méthode scientifique est nécessairement réductionniste si l'on considère que son efficacité vient du fait qu'elle se concentre sur une petite partie de la nature. Le succès de cette méthode supposait qu'un tout pouvait être induit par la somme de ses parties. Ainsi, des chercheurs en PHYSIQUE croyaient, comme Newton, qu'en élucidant la complexité de la nature l'on arriverait à découvrir la particule fondamentale et élémentaire de toute matière et que, dès lors, tout le cosmos serait compréhensible. Cependant, au début du XXe siècle, la physique subit un profond bouleversement philosophique lorsqu'Albert Einstein introduit le concept, aux allures fantaisistes, de la relativité décrivant un univers où masse et énergie sont interchangeables et où la perception dépend de notre point de vue. Werner Karl Heisenberg obscurcit davantage les visions newtoniennes en soulignant que, en étudiant la nature, l'intervention du chercheur modifie le phénomène observé, c'est-à-dire que l'on modifie même les particules subatomiques en tentant de les mesurer.

La nouvelle théorie atomique de Niels Bohr ébranle le principe selon lequel les électrons sont en orbite autour du noyau comme les planètes autour du soleil et suggère l'existence de nuages d'électrons, dont la densité exprimerait la probabilité de présence d'un électron. Le comportement des particules subatomiques n'est donc ni absolu, ni fixe. En outre, plus la matière devient complexe, plus on découvre de nouvelles propriétés, qui n'auraient pu être prévues à partir des propriétés des parties constituantes. Ainsi, bien que l'on connaisse très bien les propriétés atomiques de l'oxygène et de l'hydrogène, une très faible partie de cette information peut servir à prévoir quelles sont les propriétés de ces atomes lorsqu'ils sont réunis en molécule d'eau.

De toute évidence, le réductionnisme ne peut aider à recueillir des connaissances satisfaisantes sur la structure ou les propriétés de la matière, et encore moins à permettre la maîtrise des phénomènes naturels. Malheureusement, ces réflexions philosophiques ne se sont pas étendues à d'autres sciences que la physique. La BIOLOGIE, cellulaire ou écologique, se fonde toujours sur le principe voulant qu'on peut comprendre un tout en étudiant ses parties. Les limites du réductionnisme scientifique deviennent évidentes lorsque la théorie est mise en pratique. La notion insoutenable qui veut que l'on puisse gérer des populations de SAUMONS ou les FORÊTS comme on élève des vaches ou cultive des tomates est un exemple de croyance dans le réductionnisme de la science. Pourtant, les résultats des tentatives en ce sens réfutent cette notion.

Science moderne

La caractéristique la plus importante de la science moderne est son lien étroit avec les secteurs industriels et militaires. De fait, les crises mondiales sont responsables pour la plus grande part de la croissance et de l'appui reçu. Ce principe se vérifie particulièrement au Canada où, comme il a déjà été souligné, la science s'est principalement intéressée à répertorier les immenses ressources naturelles du pays. Si la plus grande partie de la technologie est importée, on compte quelques exceptions, comme la création du BLÉ MARQUIS, au début du siècle. Comme l'a souligné Omond SOLANDT , la RECHERCHE ET LE DÉVELOPPEMENT INDUSTRIELS modernes, les innovations et le développement sont intimement liés aux besoins des Alliés lors de la Deuxième Guerre mondiale. La croissance des industries de HAUTE TECHNOLOGIE dans les domaines de l'énergie nucléaire, des télécommunications, de l'informatique et de l'aérospatiale a pu se produire grâce à l'appui de l'industrie militaire par l'entremise du Conseil de recherches pour la défense.

D'abord passe-temps des aristocrates ou pure curiosité des universitaires, la science contribue aujourd'hui à l'évolution de la technologie et de l'INDUSTRIE, où la production abondante de matériel militaire et des biens de consommation génère des milliards de dollars. En cette fin de siècle, on comprend mieux l'essor spectaculaire de ce secteur en sachant que 90 p. 100 des scientifiques que la terre a portés vivent et publient encore aujourd'hui. Avant le XXe siècle, le délai entre une découverte et sa mise en pratique se mesurait habituellement en décennies. Aujourd'hui, ce délai est presque nul. La rapidité avec laquelle certaines innovations (les hormones femelles chimiquement modifiées, comme les OESTROGÈNES, les lasers et les transistors) ont été adaptées pour usage courant correspond la vitesse d'application des nouvelles découvertes. Dans certains cas, on développe des systèmes d'exploitation de phénomènes qui n'ont pas encore été découverts. C'est le cas des TROUS NOIRS , qui font l'objet de nombreuses études en physique théorique. Même si l'on n'a pas encore prouvé leur existence, on propose déjà de les utiliser comme source d'énergie. À cause des liens complexes entre l'industrie, l'emploi et l'économie, on constate souvent que suivant la découverte d'un danger potentiel (agent cancérigène, risque professionnel), le fardeau de la preuve est porté par la victime de la science. Des mesures correctives ne sont généralement apportées qu'après avoir accumulé des preuves suffisantes. La difficulté du Canada à stimuler l'adoption de mesures contre les PLUIES ACIDES d'origine américaine démontre que l'action politique n'est pas une solution facile, même si le problème est clairement identifié.

L'effet de la télévision, des pilules anticonceptionnelles ou des ordinateurs dans la société dépasse largement le niveau technologique. De nos jours, la science et la technologie posent des problèmes sans précédent, lesquels modifient les concepts mêmes de société et d'humanité. En MÉDECINE, par exemple, de graves problèmes de santé comme la malnutrition, les infections et la septicémie ont été enrayés avec succès en Amérique du Nord. La recherche médicale se tourne donc maintenant vers des problèmes ne mettant pas en cause la vie des patients (troubles psychiatriques, herpès, chirurgie plastique, etc.) et vers les effets secondaires de traitements médicaux efficaces (comme le détachement de la rétine chez les diabétiques, les malformations congénitales, les maladies qui touchent les personnes âgées). Les transplantations cardiaques sont déjà monnaie courante avant même que l'on définisse précisément la MORT. De même, les techniques perfectionnées de maintien de la vie posent un dilemme entre la qualité de la vie, les priorités de la médecine et l'euthanasie. L'extraction des ovules humains, leur fécondation in vitro et l'implantation d'un embryon dans un utérus récepteur permettent maintenant de contourner tous les obstacles biologiques à la maternité, posant dès lors des questions légales et morales jusqu'à maintenant insoupçonnées.

Notre capacité d'échapper à l'attraction terrestre a mis l'espace à notre portée. À qui appartient cette nouvelle frontière? Est-il possible de revendiquer la propriété de corps célestes, comme des astéroïdes ou la LUNE, de la même façon que les explorateurs ont revendiqué de nouveaux continents, en y mettant pied et en y plantant un drapeau? L'espace est-il une zone dont on doit se disputer la propriété, où tout pays pourra déverser ses déchets industriels ou installer de nouvelles armes?

Les études d'astrophysique, comme le débat sur l'aspect fermé ou ouvert de l'univers, débordent également de considérations philosophiques pour l'humanité. Dans un univers fermé, la masse est suffisante pour faire cesser l'expansion de l'univers sur 30 milliards d'années, après un big bang, et pour entraîner son effondrement 30 milliards d'années plus tard. Ainsi, notre univers ne serait actuellement que le résultat de la dernière d'une série d'explosions et de contractions remontant à l'infini. Dans un univers ouvert, le big bang ne peut avoir été qu'un phénomène unique, de telle sorte que l'expansion de l'univers n'aura pas de fin. La recherche d'indices prouvant l'existence d'autres formes de vie intelligente est tout aussi valable du point de vue philosophique. Le programme SETI (Search for Extra-Terrestrial Intelligence) est né de spéculations d'ordre statistiques qui proposent qu'étant donné le nombre de planètes dont la situation est comparable à celle de la terre au début de son histoire la présence de formes de vie évoluées est fort probable. Cependant, prouver cette hypothèse aurait d'énormes répercussions sur ceux qui croient que les êtres humains ont été créés à l'image de Dieu et réfuterait la notion d'unicité dans l'univers.

Devant les perspectives limitées que nous offre la science, nous devrions avoir appris à être extrêmement prudents dans l'application de nouvelles connaissances permettant de maîtriser la nature. Depuis les années 50, cette mise en garde est devenue particulièrement nécessaire dans le domaine de la GÉNÉTIQUE. On a identifié l'ADN comme étant le matériel chimique de l'hérédité, le modèle qui dicte les propriétés héréditaires de tout organisme. Sa structure a été découverte, et les mécanismes par lesquels il emmagasine et transmet l'information ont été déterminés. Les spécialistes en biologie moléculaire ont mis au point des outils permettant d'isoler des séquences précises de la chaîne d'ADN, de lire l'information qu'elles contiennent et d'en créer des répliques exactes pouvant être implantées dans presque tout organisme vivant. Le génie génétique, science permettant de manipuler la matière qui détermine les caractéristiques humaines est devenue réalité, avec ses avantages et ses inconvénients.

La création d'une technologie qui pourrait surpasser l'intelligence de ses créateurs représente peut-être le plus grand défi de l'humanité. Les informaticiens considèrent maintenant possible la mise au point d'ordinateurs pourvus d'une INTELLIGENCE ARTIFICIELLE. Avec l'avènement des machines pensantes, l'homme atteindrait un nouveau stade d'évolution; après le stade biologique et culturel, celui de l'intelligence artificielle. Tout comme l'intelligence humaine a accéléré l'évolution culturelle, l'intelligence artificielle accélérerait le traitement de l'information grâce à son énorme capacité d'emmagasinage et à sa vitesse. Les neurones humains transmettent des signaux à une vitesse d'environ 100 m/s; les instructions informatiques le font à la vitesse de la lumière. Le travail humain est interrompu par la fatigue, le sommeil, la maladie, la perte de mémoire, les désordres affectifs et la faim, tandis que les ordinateurs peuvent fonctionner sans arrêt 24 heures par jour. Chaque nouvelle génération humaine doit se soumettre à une longue période d'apprentissage et de formation; les ordinateurs pourront transmettre à la vitesse de la lumière toutes leurs connaissances à des appareils plus perfectionnés. Les conséquences de l'intelligence artificielle à long terme sont imprévisibles, car cette technologie évolue rapidement et dépassera bientôt l'entendement.

Rien n'illustre mieux que les armes nucléaires le terrible dilemme auquel se confronte la créativité humaine. La production de grandes quantités d'énergie par la fission des atomes confirme les prédictions de la physique fondamentale. La maîtrise de cette énergie démontre de façon marquante que la recherche fondamentale peut contribuer au développement de la société. Cependant, les efforts des Alliés pour maîtriser l'atome ont été favorisés par la crainte de voir les physiciens allemands se servir de leurs connaissances pour créer une bombe. Le Canada a joué un rôle important dans la mise au point de la première bombe atomique en tant que partenaire à part entière de la Grande-Bretagne et des États-Unis. De nombreux scientifiques britanniques ont travaillé avec des Canadiens à Chalk River, en Ontario, et ont participé après la guerre à l'audacieuse entreprise que représentait la mise au point du réacteur CANDU. L'explosion de la première bombe atomique à Alamogordo, au Nouveau-Mexique, le 16 juillet 1945, a inauguré une nouvelle ère de destruction rendue possible par la créativité des scientifiques et des ingénieurs. Aujourd'hui, l'arsenal nucléaire comprend des armes fonctionnant selon le principe qui permet au soleil de se consumer (FUSION NUCLÉAIRE). L'arsenal nucléaire est assez puissant pour détruire toute vie humaine sur la planète. La course aux armements a été rationalisée par des ingénieurs militaires, qui ont imaginé le concept de destruction mutuelle assurée. En fait, même si peu d'armes nucléaires fonctionnent comme prévu et atteignent leur cible, aucun des belligérants ne pourrait crier victoire. Une décharge électromagnétique provoquerait le chaos en mettant hors service la plupart des systèmes électriques pendant que les débris des explosions obscurciraient l'atmosphère, de telle sorte que la température à la surface de la planète baisserait considérablement, créant ainsi un « hiver nucléaire ».

Il est de plus en plus évident que pendant que la moitié scientifique et analytique du cerveau créée des armes terrifiantes, des impulsions plus primitives, comme l'autodéfense, la territorialité et l'émotivité nous porte à les utiliser. Un chef de gouvernement, intelligent et raisonnable en temps normal, est en fait un être complexe dont les tendances, les craintes et l'ignorance déterminent la façon d'utiliser l'armement. La technologie moderne, réalisation suprême du cerveau humain, a atteint une telle importance et une telle rapidité qu'elle échappe à notre contrôle. Ainsi, les ogives à tête nucléaire peuvent atteindre des cibles n'importe où sur la planète en 10 à 15 min.

Même avec un dispositif de défense parfaitement efficace, qui détecte et identifie les missiles ennemis quelques secondes seulement après leur lancement, les problèmes posés par le temps de réponse, les complexes réactions émotives de l'homme devant cette situation et la nécessité d'assimiler l'information pour décider des mesures à prendre à plusieurs niveaux excluent la possibilité d'une décision rationnelle. Comme l'a admis en avril 1984 le président américain Ronald Reagan, des armes comme les machines spatiales de la « guerre des étoiles », qu'il a lui-même proposées, agissent trop rapidement pour être maîtrisées par l'homme et devront être contrôlées par des ordinateurs. Au fur et à mesure que la vitesse et la complexité de la technologie s'accroissent, non seulement nous en perdons le contrôle, mais la probabilité d'un accident attribuable à l'erreur humaine ou informatique augmente nettement. Les armes nucléaires illustrent le dilemme de la technologie moderne : une fois inventées et utilisées, il n'est plus possible de revenir en arrière; la situation est irréversible et de profondes conséquences apparaissent habituellement beaucoup plus tard.

Science et moralité

Comment considérer la science et ses applications de façon à augmenter la qualité de vie tout en minimisant ses effets néfastes sur l'environnement et les populations? Régler un problème particulier, comme les pluies acides, les armes nucléaires ou les BPC (biphényles polychlorés), n'aurait aucun effet sur sa cause première. Un changement fondamental d'optique s'impose. Cependant, les conséquences néfastes et destructrices de la science nous suivront tant que nous nous considérerons comme une entité séparée de la nature, supérieure à tous les autres êtres vivants, que nous chercherons à exploiter toutes les « ressources » et que nous nous croirons capables de comprendre et de contrôler la nature dans son ensemble par la science et la technologie. Les recherches scientifiques permettent de découvrir comment agir avec la nature et d'en maîtriser une partie. Cependant, le fait de considérer la nature comme un puzzle rend impossible l'évaluation des effets de cette manipulation sur son ensemble. La science n'est qu'une connaissance parmi d'autres (la musique, l'art, la littérature, etc.). Son rôle n'est pas de découvrir une vérité absolue. Au contraire, elle ne cesse de contredire ou de modifier ses propres théories. L'hypothèse selon laquelle la maîtrise de la nature par l'homme n'est pas soumise à des forces naturelles imprévisibles ou impossibles à maîtriser ou encore à l'erreur humaine nous voue à l'échec.

Toutes les conceptions et toutes les prévisions technologiques sont fondées sur l'hypothèse voulant que l'être humain réagit de façon rationnelle. Pourtant, quiconque a déjà participé à un débat sur l'AVORTEMENT, l'énergie nucléaire, l'idéologie politique ou la religion, se rend compte que la raison ne joue qu'un rôle secondaire dans le choix de nos actions. Comme HAL, l'ordinateur du film 2001, Odyssée de l'espace a compris, la technologie n'est indéréglable à moins d'éliminer tout ce qui peut la dérégler, c'est-à-dire l'être humain. L'homme peut être malade, perturbé, intoxiqué, fatigué : bref, il peut être distrait et personne ne peut prévoir si un comportement irrationnel peut survenir. À moins que la technologie ne soit conçue en conséquence, elle sera toujours exposée au dérèglement. On ne sait pas encore très bien comment y arriver mais cela demeura impossible tant que le défit ne sera pas examiné d'un point de vue nouveau.

Le moyen de modifier profondément notre perception de la science et la technologie doit découler de la compréhension des fondements de l'entreprise scientifique, de sa méthodologie de base et de ses limites ainsi que du contexte social dans lequel elle opère. Ce changement ne se produira pas tant que la science sera exclue de la réalité sociale de la plupart d'entre nous. Tant que la société continuera à fragmenter son activité en sphères spécialisées, avec chacune ses connaissances et son jargon, la situation ne changera pas. La science ne doit pas demeurer entre les mains des experts et des intérêts financiers, car leur point de vue est profondément restreint. Tout comme les chefs militaires doivent, dans une démocratie, se soumettre à l'autorité du gouvernement élu par le peuple, les scientifiques devraient être soumis aux représentants politiques qui, de leur côté, devront être en mesure de comprendre les conseils scientifiques et techniques des experts. Le processus visant à faire de la science une priorité politique commence au bas de la pyramide, encouragé par un électorat intéressé et bien informé faisant pression sur leurs représentants politiques.

Enseignement des sciences

Le système d'éducation au Canada fait peu de cas de la nécessité de former de futurs citoyens non spécialistes aussi bien que des étudiants en science et en technologie. Dans une première enquête nationale sur l'enseignement des sciences, le CONSEIL DES SCIENCES DU CANADA a relevé de graves lacunes aux niveaux élémentaire et secondaire. L'enquête souligne des problèmes quant au personnel enseignant et au matériel didactique. Au Canada, plus de la moitié des enseignants de l'élémentaire n'ont reçu aucun cours de MATHÉMATIQUES de niveau universitaire, et les trois quarts n'ont suivi aucun cours de sciences.

Le tiers des enseignants de la 7e à la 9e année n'ont pas fait de mathématiques ni de sciences depuis le secondaire. Bien que 95 p. 100 des professeurs de fin secondaire aient suivi des cours de sciences à l'université, plus du tiers d'entre eux ont suivi leur dernier cours il y a plus de 10 ans. En science, l'observation expérimentale joue un rôle crucial; pourtant, dans les écoles primaires, moins de 20 p. 100 des enseignants ont accès à un laboratoire de sciences. Par conséquent, l'enseignement des sciences est sporadique et varie souvent d'une école à une autre. Cette situation offre un contraste étonnant avec le système scolaire japonais, où les sciences sont enseignées dès le primaire. Dans les écoles secondaires canadiennes, les cours de sciences sont conçus pour le faible pourcentage de diplômés qui s'inscriront en sciences dans les universités et les écoles techniques. On accorde beaucoup d'importance aux mathématiques comme préalable aux cours de sciences. De ce fait, les étudiants qui éprouvent des difficultés en mathématiques concluent souvent qu'ils ne sont pas faits pour les sciences. En définitive, le fait de ne pas avoir la bosse des mathématiques laisse penser que la science n'a aucun effet sur la vie quotidienne.

Les conséquences de ces lacunes, ajoutées à d'autres comme des manuels et un équipement de laboratoire inadéquats, sont nombreuses : les sciences sont rarement enseignées de façon satisfaisante (ou ne sont pas enseignées du tout) dans les écoles primaires du pays; les cours de sciences n'offrent aucun défit aux étudiants particulièrement doués et aux passionnés; les liens entre la science, la technologie et la société sont très peu enseignés, et les étudiants canadiens sont peu informés des progrès scientifiques et technologiques réalisés dans leur pays; de plus, dès leur jeune âge, les filles sont détournées des sciences et n'entrevoient pas de carrières en science et en technologie. Cette situation a encouragé le Conseil des sciences à appuyer le concept de la science pour tous tel qu'énoncé par la US National Science Teachers Association : « Chaque enfant doit étudier les sciences tous les jours de l'année ».

Afin d'accéder à une société ouverte aux sciences, le Conseil des sciences signale les dangers de la situation actuelle et exhorte l'adoption de 47 recommandations qui auraient pour effet d'entraîner des changements fondamentaux dans l'enseignement des sciences, sans pour autant bouleverser le système d'enseignement actuel. Le manque de connaissances scientifiques se reflète dans les priorités mises en avant par les dirigeants de la presse électronique et écrite ainsi que chez les politiciens. Pour qu'une société envisage sérieusement le rôle de la science et de la technologie, il faut que ses membres s'y intéressent. Les gouvernements provinciaux et fédéral, bien qu'ils acceptent ces recommandations, n'endossent que les moins coûteuses.

L'enseignement des sciences ne devrait pas se limiter à la définition de termes, à la compréhension des principes et des toutes dernières théories. La plus grande leçon qu'on puisse tirer de la science est son scepticisme, la nécessité d'une présentation rigoureuse et le sens de l'analyse. De nos jours, les Canadiens assimilent une énorme quantité d'information. Si l'on considère la télévision, les journaux, les livres et les magazines achetés et les années de scolarité, nous avons accès à une quantité d'information jamais vue, bien que la plus grande partie finisse par être classée comme erronée, superficielle ou sans importance. Le scepticisme scientifique exige plus que de répéter une anecdote ou de se référer à ce qu'on a vu à la télévision ou à ce qu'on a lu quelque part. La science n'accepte pas comme vérité absolue une affirmation simplement fondée sur une émission de télévision ou une publication. L'objectif fondamental de l'enseignement des sciences doit être d'inculquer cette rigueur et ce scepticisme à notre SOCIÉTÉ D'INFORMATION. Voir aussi ASTRONOMIE; BIOCHIMIE; BIOÉTHIQUE; BIOLOGIE MOLÉCULAIRE; DÉONTOLOGIE MÉDICALE; ÉLECTRONIQUE; IMMUNOLOGIE; INVENTEURS ET INVENTIONS; PHILOSOPHIE; POLITIQUE SCIENTIFIQUE; POLLUTION; RECHERCHE ET DÉVELOPPEMENT SCIENTIFIQUES; ROBOTIQUE.