Philosophie : Logique, épistémologie, philosophie des sciences

La logique, l'épistémologie et la philosophie des sciences constituent un domaine qui couvre une vaste gamme de sujets et de questions, notamment la métaphysique, la méthode scientifique, les sciences et les valeurs, et même l'histoire des sciences, puisque le développement de nouvelles idées soulève inévitablement beaucoup de questions philosophiques et conceptuelles. Les sciences dont il est ici question vont des mathématiques aux sciences naturelles (biologie, chimie et physique), en passant par les sciences sociales (anthropologie, économie et sociologie) et différents aspects de la médecine. La philosophie de la psychologie, un domaine qui appartient souvent à la philosophie de l'esprit ou aux sciences cognitives, soulève également les mêmes enjeux; elle est ici intégrée à la philosophie des sciences. Les philosophes canadiens ont grandement contribué à ces disciplines. Dans cet article, on entend par philosophes canadiens ceux qui, peu importe leur nationalité ou leur propre discipline, entretiennent un lien significatif avec le Canada, généralement en travaillant à des questions philosophiques dans une université canadienne.

Logique

La logique touche au raisonnement et à l'inférence valide ainsi qu'aux sujets qui en résultent. Une inférence est valide lorsque la conclusion découle des prémisses. Voici l'exemple classique : (1) Socrate est un homme. (2) Tous les hommes sont mortels. Par conséquent, Socrate est mortel. C'est la forme, et non l'objet, qui rend l'énoncé valide. Ainsi, le raisonnement suivant, qui contient des prémisses erronées et une conclusion erronée, est néanmoins valide : (1) Socrate est une chèvre. (2) Toutes les chèvres peuvent voler. Par conséquent, Socrate peut voler. Un raisonnement est solide lorsqu'il est valide et repose sur des prémisses qui sont vraies. La distinction entre la forme d'un raisonnement et son objet est exprimée par les termes « syntaxe » et « sémantique », respectivement. Les logiciens ont grandement étudié ces deux termes et ont répondu à beaucoup de questions intéressantes sur leurs relations. Ce faisant, ils ont beaucoup contribué au développement de la linguistique et à la compréhension du langage naturel. Le théorème d'incomplétude de Gödel est peut-être le résultat le plus célèbre dans l'histoire de la logique. Il démontre qu'il n'existe pas d'ensemble logique d'axiomes (syntaxe, règles formelles de manipulation des symboles) assez solide pour prouver toutes les vérités de l'arithmétique (sémantique, attribution d'une signification aux symboles et d'une vérité aux phrases).

La logique a donné naissance à des disciplines comme l'informatique, qui l'a à son tour stimulée. L'un des principaux sujets des recherches actuelles est la complexité algorithmique, qui repose, par exemple, sur le nombre d'étapes nécessaires pour prouver quelque chose. Il s'agit d'un sujet intéressant sur le plan théorique, mais qui a aussi une valeur pratique, puisqu'il est important de savoir si un ordinateur peut mener à une preuve dans un délai raisonnable. Beaucoup de choses peuvent être prouvées en principe, mais le temps nécessaire pour le faire dépasse l'âge de l'univers. Parmi les autres sujets de recherches figurent la logique modale, l'étude de la possibilité et de la nécessité, ce qui est particulièrement intéressant pour les métaphysiciens. La logique paraconsistante (le raisonnement à l'aide d'hypothèses incohérentes) et la logique plurivalente (l'étude des raisonnements ne comprenant pas que les deux valeurs de vérité, vrai et faux) sont d'autres domaines florissants. Bien que la logique soit une branche ancienne et établie de la philosophie, la recherche n'est pas effectuée que par des philosophes, elle intéresse aussi beaucoup les mathématiciens et les informaticiens.

Récemment, plusieurs philosophes et logiciens canadiens ont joué un rôle important dans différents domaines de la logique. C'est le cas d'Alasdair Urquhart (logique de la pertinence, complexité algorithmique), de Stephen Cook (complexité algorithmique, « théorème de Cook), John Bell (théorie des catégories, analyse infinitésimale), Bas Van Fraassen (sémantique), Yvon Gauthier (logique constructive), Charles Morgan (syntaxe formelle), Jeff Pelletier (calcul), Phillip Kremer (logique philosophique, concept de vérité), Calvin Normore, Nicholas Griffin (histoire de la logique), Gregory Moore (histoire de la théorie des ensembles), David DeVidi (logique non standard), Richard Zach (histoire de la logique), Verena Huber-Dyson (logique et mathématiques), William Harper (probabilité, théorie de la décision), Brian Chellas (logique modale), William Rozeboom (sémantique), William Demopoulos (relation entre la logique et les mathématiques), Jean-Pierre Marquis (logique et mathématiques), Bernard Linsky (histoire de la logique de Russell), Anil Gupta et Hans Herzberger (sémantique de la vérité et des paradoxes), Bryson Brown, Peter Scotch, Ray Jennings et John Woods (logique paraconsistante) ainsi que Colin Howson (probabilité bayésienne et sa relation avec la logique déductive).

Épistémologie

L'épistémologie (aussi appelée théorie de la connaissance) est l'étude de la nature de la preuve et des conditions de la croyance rationnelle. Des questions d'épistémologie surviennent en permanence : Comment pouvons-nous savoir quelque chose? Pouvons-nous justifier les croyances esthétiques, éthiques ou religieuses? Les croyances scientifiques, qui sont les plus complexes et les plus sophistiquées, sont peut-être les plus difficiles philosophiquement parlant, ce qui soulève un débat continuel : les sciences sont-elles la seule source de connaissance? On peut répondre que si les sciences coïncident avec le bon sens, ou la théologie, ou autre chose, il n'y a pas de problème. Par contre, en cas de désaccord, la croyance scientifique est celle qui comporte le plus de preuves. La rationalité exige que le bon sens ou la théologie cèdent le pas aux sciences. Cela va sans dire, c'est discutable, mais l'histoire des quatre derniers siècles a vu les sciences triompher de toutes les autres formes de connaissance rivales.

L'épistémologie des sciences empiète parfois sur ce qu'on appelle couramment la méthode scientifique. Comment devrions-nous acquérir les connaissances scientifiques? Comment devrions-nous éprouver les théories scientifiques? Les observations suffisent-elles à justifier ces théories, ou d'autres facteurs (valeurs, simplicité, conditions sociales) entrent-ils en jeu? La plupart des philosophes scientifiques acceptent les hypothèses sous-jacentes à ces questions, c'est-à-dire qu'ils supposent que les théories scientifiques typiques sont réellement justifiées, en particulier en sciences naturelles. Ils essaient ensuite de répondre à la question : comment cela s'est fait? Pourquoi, par exemple, les théories de Darwin et d'Einstein constituaient-elles des progrès par rapport aux croyances de l'époque? Quelle est la nature de la preuve en sciences, de façon générale? Habituellement, les philosophes n'appliquent pas cette hypothèse théorique à l'astrologie, à la théologie ou même à certaines sciences sociales. Les physiciens, les biologistes et les mathématiciens semblent en tout cas procéder correctement, et le véritable enjeu est de trouver ce qu'ils font réellement pour réussir. C'est étonnamment difficile, mais c'est aussi difficile d'expliquer comment faire du vélo, même s'il est évident que nous savons comment en faire.

Métaphysique

La métaphysique est l'étude des aspects plus généraux de la réalité, particularités qui ne peuvent normalement pas être établies par les sciences empiriques. Mentionnons notamment la nature de la causalité, de l'espace et du temps, du hasard et de la nécessité. Comme pour l'épistémologie, les questions métaphysiques surviennent dans tous les domaines (p. ex. en éthique, en esthétique, en théologie), mais une grande partie des questions les plus intéressantes sont associées aux sciences particulières. La question du libre arbitre et du déterminisme est une question métaphysique éternelle qui a des ramifications en éthique. Cette question se pose dans le contexte particulier des sciences cognitives, ainsi qu'en physique : le monde quantique est-il déterministe ou y a-t-il une part inévitable de hasard? L'opinion qui prévaut est la seconde, mais il est très difficile de régler la question et assez improbable qu'une expérience quelconque permette de trancher. Il existe une autre question qui touche cette fois à la nature de l'espace et du temps : Sont-ils des entités en soi ou dépendent-ils de la matière et des événements? La question est constamment modifiée et précisée au fil des découvertes en physique. On pense souvent que l'espace et le temps absolus de Newton ont été balayés par la relativité d'Einstein, mais ce n'est pas le cas. La question, replacée dans le bon contexte, se pose toujours et, étonnamment, joue un grand rôle dans les débats actuels sur la gravité quantique. La plupart des questions dans le domaine de la philosophie des sciences viennent de l'épistémologie ou de la métaphysique. Elles figurent normalement dans des rubriques spéciales.

Méthodologie et structure des sciences

Bien que l'on s'entende en général pour dire que les sciences naturelles sont très fructueuses, la raison de cette réussite et le fonctionnement réel des sciences sont moins évidents. Certains disent que les théories sont fondées sur des observations, tandis que d'autres soutiennent que les théories sont d'abord établies, puis éprouvées par les résultats observés. Les questions principales concernent des sujets comme l'explication, la confirmation et les relations entre les théories. Au cours des dernières années, plusieurs philosophes canadiens se sont démarqués dans ce domaine. William Harper et Colin Howson ont proposé des comptes rendus importants de la relation probante entre la théorie et l'observation. Margaret Morrison a formulé l'affirmation selon laquelle les modèles jouent un rôle essentiel d'intermédiaire entre la théorie et l'observation. Nommons aussi Ian HACKING (expérimentation), William Seager (émergence et relations entre les théories), Alex Reuger (émergence), Jean Leroux (théorie et observation), James Robert Brown (expérience de la pensée), Paul Bartha (probabilité et induction), Rob Hudson (expérimentation), Paul THAGARD (analogie, méthodologie en médecine), Letitia Meynell (visualisation), Chris Viger (inférence inductive), David Davies (expérience de la pensée) et Greg Mikkelson (questions méthodologiques et environnement).

Réalisme

Le réalisme scientifique est la doctrine selon laquelle les sciences visent la vérité objective sur la réalité. C'est une perspective qui relève du bon sens, mais qui est souvent difficile à maintenir. Les antiréalistes soutiennent d'autres théories, selon lesquelles les sciences ne visent qu'à prévoir et à systématiser ce que l'on peut observer, l'inobservable n'étant pas pertinent. D'autres types d'antiréalistes affirment que les sciences sont une construction de l'homme, et non la description d'un univers indépendant. Bas van Fraassen figure parmi les antiréalistes convaincus, alors que Cliff Hooker, Paul Churchland, Carl Matheson et André Kukla sont de fervents défenseurs du réalisme. Ian Hacking distingue le réalisme ordinaire du « réalisme d'entité », selon lequel nous acceptons la réalité des entités, comme des électrons, parce que nous pouvons les manipuler, sans accepter que les énoncés sur les entités théoriques soient aussi vrais. Anjan Chakravartty a récemment proposé un point de vue qu'il appelle le semi-réalisme et qui s'oppose à ce qu'on appelle le réalisme structurel, une théorie qui suscite actuellement un grand intérêt.

Biologie

La philosophie de la biologie est l'étude d'une variété de questions allant de la nature des espèces au rôle de la biologie dans la culture et le comportement humains, en passant par le rôle de la génétique et la relation entre la biologie, la physique et la chimie. Au Canada, parmi les philosophes qui explorent la plupart des aspects de la philosophie de la biologie, mentionnons Thomas GOUDGE, Michael Ruse et Paul Thompson, dont le travail porte sur la théorie de l'évolution. Ronnie de Sousa, Marc Ereshefsky, Christopher Stevens, Ingo Brigandt, Robert Wilson, Richmond Campbell, John Beatty et Frederic Bouchard ont largement contribué au travail portant sur, entre autres, les espèces et la valeur sélective. Denis Walsh et Mohan Matthen ont été les pionniers d'une interprétation statistique de la sélection naturelle. Lisa Gannett a beaucoup travaillé à la notion de classification biologique et à sa signification sociale. Brian Hall s'est penché sur l'homologie et Stuart Kauffman, sur la complexité biologique. Le théoricien de la physique Lee Smolin a expliqué certains aspects de la cosmologie à l'aide de la théorie darwinienne de l'évolution.

Physique

La philosophie de la physique s'intéresse aux questions fondamentales de la relativité spéciale et générale, sur la nature de l'espace-temps en mécanique quantique, en thermodynamique et en mécanique statistique ainsi que dans d'autres théories physiques. Les questions conceptuelles dans ces différents domaines sont difficiles et exigent une maîtrise technique en même temps que des compétences philosophiques. L'espace-temps est-il absolu, soit un élément à part entière? Ou s'agit-il plutôt d'un système de relations entre des entités physiques, c'est-à-dire que s'il n'y avait pas d'entités ni d'événements, il n'y aurait pas d'espace-temps? L'univers de la théorie quantique existe-t-il indépendamment de nous-mêmes et de nos mesures? Ou créons-nous, d'une façon quelconque, les choses que nous mesurons plutôt que de découvrir ce qui existe déjà? Ces questions sont aussi complexes qu'intéressantes.

Un grand nombre de Canadiens ont contribué à faire évoluer ces questions : Richard Arthur (temps), Jeffrey Bub (logique quantique, informatique quantique), William Demopoulos (logique quantique), Allan Stairs (logique quantique), Robert DiSalle (espace-temps), Wayne Myrvold (bases quantiques), Rob Clifton (bases quantiques), David Sharp (bases quantiques), Ferrell Christensen (temps), Kent Peacock (espace-temps et mécanique quantique), Storrs McCall (temps), Mario Bunge (questions fondamentales dans différents domaines), Chris Smeenk (espace-temps), Robert Batterman (modèles en physique), Doreen Fraser (théorie quantique des champs), Steve Weinstein (gravité quantique), Alex Reuger (mécanique quantique), Robert Coleman et Herbert Korte (espace-temps), Josh Mozersky (temps), Dan MacArthur (théorie quantique), Joseph Berkovitz (mécanique quantique), Andrew Wayne (théorie quantique des champs), Jessica Wilson (mécanique classique), Steve Savitt (temps) ainsi que Margaret Morrison (symétrie, unification). Quelques physiciens canadiens ont beaucoup réfléchi aux aspects philosophiques de la physique : Lee Smolin (espace-temps, cosmologie), John Sipe (mécanique quantique), Robert Spekkens (mécanique quantique).

Ces dernières années, la collaboration entre physiciens et philosophes s'est avérée fructueuse, notamment parce que les questions mises de côté par les physiciens, qui les jugeaient d'ordre « métaphysique », ont en fin de compte des conséquences expérimentales. Il faut donc retenir que la frontière entre les sciences et la philosophie est assez ténue. Les philosophes et les physiciens mettent peut-être l'accent sur des choses différentes, mais ils poursuivent le même but.

Sciences cognitives

Les philosophes s'intéressent de plus en plus aux sciences cognitives, soit l'étude des opérations mentales d'un point de vue cognitif plutôt que purement comportemental ou neurologique. À une époque, cette interaction était réduite à la question du déterminisme, étudiée par John Thorp et Ted Honderich. Plus récemment, les philosophes ont non seulement analysé et exploré de façon conceptuelle la psychologie cognitive et ses méthodes, mais ils ont aussi apporté des idées essentielles à la psychologie. Par exemple, Patricia CHURCHLAND a joué un grand rôle dans l'intégration de la neurophysiologie et de la philosophie, et Paul Churchland a beaucoup étudié l'apprentissage. Zenon Pylyshyn, Ausonio Marras et Paul Thagard ont étudié l'appareil conceptuel des sciences cognitives. Parmi les chercheurs marquants figurent Ronnie de Sousa (émotions), Mohan Matthen (perception), Jim McGilvray (Chomsky et linguistique), William Seager (conscience), Robert Wilson (théories externalistes de l'esprit), Evan Thompson (théories énactives de l'esprit), Rob Stainton (langage et esprit) et Andrew Brooke (cognition). Des études intensives et bien diffusées portant sur des concepts plus circonscrits ont été entreprises par Donald Dedrick et Kathleen Akins (couleurs et vision des couleurs), Ian Gold (déficits cognitifs), Luc Faucher et Tim Schroeder (émotions), Diana Raffman (perception de la musique) ainsi que Daniel Kahneman (heuristique du raisonnement, prix Nobel en économie). Parmi les gens nouvellement arrivés au Canada, mentionnons Murat Aydede (conscience, douleur) et Eric Margolis (concepts).

Mathématiques

La philosophie des mathématiques touche aux questions métaphysiques concernant la nature des objets mathématiques et aux questions épistémiques concernant notre façon d'acquérir la connaissance de ces objets. Puisque nous ne voyons pas les entités mathématiques (nombres, ensembles, fonctions) et n'avons pas de contact avec celles-ci, comme c'est le cas pour les objets physiques (roches, planètes, électrons), ces questions se révèlent très compliquées. Après tout, comment savons-nous quoi que ce soit sur les nombres? Les opinions sont très variées : de la perspective selon laquelle les objets mathématiques sont objectivement réels et indépendants de nous (platonisme) à la perspective selon laquelle ils sont, d'une façon ou d'une autre, une création humaine. On pense souvent que la seule et unique source de certitude en mathématiques est la preuve, c'est-à-dire une dérivation logique d'axiomes ou de principes premiers. Mais qu'en est-il des certitudes provenant de la physique ou des diagrammes? Et qu'en est-il des preuves informatiques longues et complexes que nous ne pouvons véritablement suivre en raison justement de leur longueur?

Les philosophes spécialisés en mathématiques et les mathématiciens canadiens qui travaillent à ces questions philosophiques sont notamment Michael Hallett (Hilbert et formalisme), Emily Carson (approches kantiennes), John Bell (théorie des topos, mathématiques non standards), William Demopoulos (Frege et logicisme), Andrew Irvine (naturalisme), Jean-Pierre Marquis (théorie des catégories), Yvon Gauthier (approches constructives), Mathieu Marion (finitisme, Wittgenstein), Elaine Landry (théorie des catégories), Bernard Linsky (naturalisme et platonisme), Alasdair Urquhart (formalisme, constructivisme), James Robert Brown (visualisation, platonisme), Sarah Hoffman (fictionnalisme) et Michael Slawinski (nature des mathématiques appliquées).

Médecine

Bien que les questions éthiques découlant de la pratique clinique en médecine aient monopolisé la plus grande partie de l'attention en philosophie, les questions épistémologiques et méthodologiques essentielles sont d'une importance fondamentale et cruciale pour la médecine clinique et scientifique. La médecine est une discipline vaste et variée. Les domaines comme la physiologie, l'hématologie (l'étude du sang), l'immunologie (l'étude du système immunitaire et de ses réponses), l'endocrinologie (l'étude des systèmes hormonaux) et la génétique médicale partagent des méthodes similaires et des particularités épistémologiques avec les sciences biologiques non médicales. D'un autre côté, les domaines de pratique clinique comme la médecine familiale ne ressemblent pas vraiment aux sciences biologiques non médicales ni aux sciences médicales, comme celles mentionnées ci-dessus. Par conséquent, différentes questions philosophiques surviennent en médecine clinique et en sciences médicales. Par exemple, la médecine clinique dépend grandement des essais contrôlés randomisés (ECR) pour déterminer l'efficacité des interventions pharmaceutiques et des interventions axées sur le mode de vie. Les philosophes scientifiques ont récemment remis en question les hypothèses logiques, mathématiques (probabilistes et statistiques) et épistémologiques utilisées pour justifier la nécessité des ECR. Les sciences médicales dépendent beaucoup moins des ECR et se fondent sur des modèles et des théories pour comprendre et expliquer la nature, la fonction et les défaillances des divers organes, cellules, fluides, protéines et systèmes (comme le cycle menstruel) du corps. Les philosophes scientifiques ont sérieusement aidé à comprendre la nature de ce type de modèles et de théories ainsi que leur grande utilité pour expliquer et prévoir la santé, les maladies et les thérapies.

Parmi les philosophes canadiens qui ont laissé leurs marques dans ces domaines, nommons Paul Thompson (médecine factuelle, ECR ainsi que modèles et théories), Robyn Blume (médecine factuelle et ECR), Kirstin Borgenson (médecine factuelle, ECR et médecine parallèle), Ross Upshur (médecine factuelle, ECR, analyse chronologique et preuves fondées sur des données), Myra Goldman (médecine factuelle et ECR). Susan Sherwin et Francoise Baylis ont beaucoup travaillé dans le domaine de la bioéthique, qu'elles associent souvent à la méthodologie médicale. Paul Thagard et Charles Weijer se sont tous deux penchés sur une vaste gamme de questions méthodologiques en médecine.

Sciences sociales

On considère souvent les sciences sociales (y compris l'économie, la sociologie, l'histoire et l'anthropologie) comme distinctes et fondamentalement différentes des sciences naturelles. En effet, en tant qu'êtres humains, nous nous interprétons nous-mêmes, et nos croyances sur nous-mêmes peuvent nous modifier. Par contre, nos croyances quant aux électrons n'ont probablement pas de répercussions sur le comportement des électrons. L'opinion contraire suggère que les sciences sociales sont comme les sciences naturelles, c'est-à-dire assujetties aux mêmes méthodes générales. Ceci dit, dans les deux cas, les questions relatives à l'objectivité sont centrales aux préoccupations philosophiques dans le domaine des sciences sociales. De plus, les sciences sociales individuelles soulèvent des questions qui leur sont propres. Ainsi, la théorie des jeux est-elle utile en économie ou manque-t-elle de perspective réellement humaine? Les différentes cultures humaines peuvent-elles être comprises d'un point de vue externe ou la vraie compréhension doit-elle provenir de l'immersion?

Parmi les philosophes canadiens à s'être penchés sur ces questions, mentionnons Charles TAYLOR (explication du comportement), David Braybrooke (méthodologie, théorie démocratique), Frank Cunningham (objectivité, théorie démocratique), Jonathan Bennett (rationalité), William DRAY (compréhension historique), Robert Nadeau (économie), Ian Jarvie (objectivité), Alison Wylie (féminisme, anthropologie, archéologie), Karyn Freedman (féminisme, méthodologie), Alex Michalos (qualité de vie, valeurs sociales), Joseph Berkovitz (théorie de la décision, économie), Oliver Schulte (théorie des jeux), Margaret Schabas (histoire de l'économie) et Ian Hacking (types sociaux, atteintes mentales transitoires).

Sciences et valeurs

La question des valeurs se pose de plusieurs façons en sciences. Certaines sont éthiques, d'autres esthétiques, d'autres sont davantage sociales et politiques, alors que d'autres encore sont épistémiques. Par exemple, comment doit-on traiter les animaux de laboratoire? Les humains faisant l'objet d'études doivent-ils donner leur consentement éclairé? Ces questions de procédure semblent sans rapport avec le contenu des théories qui en découlent. Toutefois, les valeurs peuvent s'insinuer au plus profond du contenu d'une théorie, comme dans le cas des notions de santé et de maladie. Ce que l'on considère comme une maladie est un mélange inextricable de faits biologiques et de normes sociales établissant ce qui est désirable. Des postulats sexistes et racistes figurent clairement dans les théories du passé, et peut-être dans celles d'aujourd'hui. Des valeurs de nature épistémique surviennent également dans la méthodologie scientifique, comme dans la question suivante : la simplicité d'une théorie doit-elle faire office de preuve en sa faveur? Le sujet des sciences et des valeurs est l'un des plus controversés de la philosophie des sciences. Certains soutiennent que des sciences rigoureuses doivent être exemptes de valeurs, tandis que d'autres affirment que les valeurs sont inévitables, et même nécessaires, mais qu'il doit s'agir des bonnes valeurs.

Parmi les personnes ayant beaucoup travaillé à ces questions figurent Kathleen Okruhlik et Alison Wylie (critiques féministes), Lisa Gannett (concept de la race), Michael Ruse (sciences et religion, sociobiologie et politique), James Robert Brown (commercialisation de la recherche médicale) ainsi que Yiftach Fehige (sciences et religion, sexualité).

Histoire, philosophie et sociologie des sciences

Beaucoup de philosophes, d'historiens et de sociologues des sciences perçoivent une relation intime entre l'histoire, la philosophie et la sociologie des sciences puisque, selon eux, c'est en considérant l'ensemble, la structure mutuelle, que l'on peut le mieux les comprendre. Ils sont tout de même en désaccord quant à l'importance relative des composantes. Par exemple, tout le monde reconnaît que les facteurs sociaux sont toujours présents, mais jouent-ils un rôle significatif dans l'établissement de la croyance scientifique? Et qu'en est-il des croyances philosophiques, notamment déterministes, qui semblent orienter la construction des théories en physique? De telles croyances sont-elles justifiées en sciences ou constituent-elles simplement un obstacle?

Les Canadiens sont très actifs dans cette exploration. Mentionnons notamment Richard Arthur (Leibniz), Robert E. Butts (Whewell, Kant, méthodologie historique), Robert McRae (Leibniz), William Shea (Galilée), John Nicholas (Descartes, Kuhn), Jagdish Hattiangadi (méthodologie historique), Michael Ruse (Darwin), Margaret Morrison (histoire de la génétique), Ian Hacking (théorie des probabilités, méthodologie historique); Kathleen Okruhlik (Newton, Leibniz), Yves Gingras (physique moderne, institutions scientifiques), Gordon McOuat (histoire de la biologie), Andrew Reynolds (biologie, Pierce), Sergio Sismondo (sociologie de la connaissance), David Hyder (sciences du XIX<sup>e</sup> siècle), Brian Baigrie (Descartes, révolution scientifique), Rhonda Martens (Kepler), John Beatty (Darwin), Alan Richardson (sciences et philosophie du XIX<sup>e</sup> et du XX<sup>e</sup> siècles), Mélanie Frappier (histoire de la mécanique quantique), Margaret Osler, Catherine Wilson (sciences et philosophie du XVII<sup>e</sup> siècle), Margaret Schabas (histoire de l'économie), Lee Smolin (sociologie de la recherche en physique), J.J. MacIntosh (Boyle, sciences et religion), François Duchesneau (Descartes, Locke). Andre Kukla, James Robert Brown et Sergio Seismondo ont beaucoup écrit sur le rôle des facteurs sociaux dans les sciences.

Institutions

La plupart des contributions à la philosophie des sciences proviennent de philosophes travaillant dans différents départements universitaires de philosophie au Canada et dans le monde entier. Deux universités canadiennes se démarquent dans le domaine de la philosophie des sciences : l'Université de Western Ontario et l'Université de Toronto. Elles font partie des meilleures au monde en philosophie des sciences. Il existe aussi quelques départements ou programmes spécialisés comptant d'excellents philosophes scientifiques, dont l'Institute for the History and Philosophy of Science and Technology, à l'Université de Toronto, le département des Science and Technology Studies, à l'Université York et le History of Science and Technology Programme, à l'Université du Collège King's, à Halifax.

On constate aussi des développements importants en dehors des départements de philosophie. Le Perimeter Institute for Theoretical Physics, à Waterloo, en Ontario, consacre une partie de ses ressources aux questions philosophiques. Le directeur fondateur, Howard Burton (formation en philosophie et en physique), a fait une promotion efficace de ce type de recherches très fructueuses. Plusieurs membres du personnel permanent (Lee Smolin, Lucien Hardy, Christopher Fuchs, Rob Spekkens) et de nombreux visiteurs travaillent à des questions philosophiques et fondamentales. Certains des meilleurs travaux dans les domaines de la philosophie et de la base de la physique proviennent de cet institut.

Deux importantes institutions ont récemment été mises sur pied. L'une des deux est financée en grande partie par une subvention du Conseil de recherches en sciences humaines : Situating Science, the Cluster for the Humanistic and Social Studies of Science. Une fois qu'elle sera installée de façon permanente, l'institution constituera un centre majeur dans les domaines de l'histoire, de la philosophie et des études sociales des sciences. La plus grande partie du financement servira à commanditer des ateliers d'été, des conférences et des bourses postdoctorales.

La seconde institution nouvelle est le Rotman Institute for Science and Values, qui est situé dans le département de philosophie de l'Université de Western Ontario, mais qui compte des membres provenant de partout dans le monde. Sa mission est d'examiner les valeurs qui constituent les sciences et celles qui dessinent la plus vaste culture dans laquelle les sciences prennent place, y compris les valeurs éthiques, sociopolitiques, économiques, juridiques et esthétiques. Son mandat comprend l'accueil d'universitaires et de boursiers postdoctoraux en visite, l'organisation de conférences et de séries d'allocutions. Grâce notamment à ces activités, cette institution devrait participer aux débats en matière de sciences et de politiques publiques ayant trait aux sciences et aux valeurs.

De façon générale, la logique et la philosophie des sciences sont des disciplines de niveau supérieur au Canada, en partie parce que ce domaine important de la philosophie bénéficie d'un appui solide au sein des départements de philosophie et aussi d'un appui du public, en particulier par l'intermédiaire d'organismes de financement comme le Conseil de recherches en sciences humaines. Il est probable qu'on sous-estime le rôle que les philosophes scientifiques peuvent jouer dans les questions d'intérêt public, comme la relation entre les sciences et la religion ou encore le rôle précis des valeurs dans la recherche ayant trait à la race ou au sexe. Il faut espérer que les philosophes scientifiques s'impliqueront de façon plus active à l'avenir.