Mordecai Richler, CC, romancier, essayiste, critique social (Montréal, 27 janv. 1931 – Montréal, 3 juil. 2001) est une personnalité singulière de l’histoire de la littérature et de la culture canadienne. Selon les propos du critique Robert Fulford, Mordecai Richler est resté tout au long de sa longue et productive carrière un « opposant loyal des principes qui gouvernent la culture canadienne ». Il pose d’instinct des questions difficiles et embarrassantes et prend des positions morales claires, souvent peu populaires. Né d’une famille orthodoxe, en plein cœur d’un ancien quartier juif de Montréal, une communauté qu’il immortalise dans ses œuvres, Mordecai Richer se révèle, dès le début, un personnage complexe et intransigeant, rejetant plusieurs principes fondamentaux de sa foi pour adhérer à sa rigueur intellectuelle et éthique. Cette tension, sa vision absurde de la vie, sa sensibilité vive et comique et le courage d’exprimer librement sa pensée, comme artiste et comme citoyen, font que presque chaque mot qu’il publie est empreint d’une émotion particulière. Mordecai Richler a un style unique et peu d’écrivains canadiens ont jamais revendiqué, ni maintenu, une telle notoriété, à la fois en tant que romancier admiré et en tant que critique souvent controversé. Nommé compagnon de l’Ordre du Canada, deux fois lauréat du prix du Gouverneur général (1968 et 1971) et gagnant du prix Giller, Mordecai Richler est, sans l’ombre d’un doute, l’un des plus grands écrivains canadiens.

Enfance et carrière

Dès le commencement de sa carrière, Mordecai Richer dévoile ses opinions, sans pour autant le faire avec ses premiers ouvrages. Après avoir obtenu son diplôme sans distinction de l’école secondaire Baron Byng, rue Saint-Urbain, il reste moins de deux ans au collège Sir George Williams (qui deviendra l’Université Concordia). À 19 ans, il part pour l’Europe pour apprendre de la façon traditionnelle le métier d’écrivain et goûte, entre 1949 et 1952, à sa juste part de mésaventures formatrices avec l’écriture en Espagne, à Paris et à Londres. En 1954, il s’installe à Londres et publie son premier roman, The Acrobats. C’est une œuvre sérieuse, très sombre, mais qui souligne toutefois le travail d’un jeune homme manifestement talentueux, et qui sera vite publiée dans plusieurs pays. Elle rappelle peu l’écrivain accompli. C’est aussi le cas pour ses deux prochains romans, dont Mon père, ce héros, publié en anglais en1955. Ce dernier n’aura pour effet que d’exaspérer et d’aliéner la plupart de sa famille à Montréal de même qu’une grande partie de la communauté juive. Ce n’est cependant qu’avec la publication de son quatrième roman,L’apprentissage de Duddy Kravitz, publié en anglais en 1959, qu’il apprend à rendre sur papier cette perception féroce et amusante qu’il a du comportement humain. Avec ce roman et grâce à son antihéros, le jeune arnaqueur Duddy Kravitz, être méprisable et sans scrupules, mais aussi dynamique et empathique, Mordecai Richler livre à la littérature canadienne l’un de ses protagonistes les plus provocateurs et incontournables et l’un de ses premiers romans importants. Il lui attire des admirateurs à Londres, à New York et à Toronto, mais pas tant que cela parmi son « peuple » à Montréal comme il semble souvent. Cette tendance persistera pendant des décennies.

Malgré la publication de deux extraits plutôt longs du Duddy Kravitz dans le journal Maclean’s, le roman n’a, à l’origine, qu’un impact minimal au Canada. Cela indique l’état somnambule dans lequel se trouvait la culture littéraire canadienne de l’époque et explique pourquoi Mordecai Richler choisit de rester à Londres. D’ailleurs, il y fonde une grande famille avec sa seconde femme, Florence Richler, née Wood, qu’il épouse en 1960 et y poursuit une importante et impressionnante carrière, en tant que journaliste pigiste et scénariste pour la radio et la télévision. L’écrivain, son épouse et leurs cinq enfants reviennent s’installer définitivement au Canada en 1972. À cette époque, c’était un Canada fasciné par le réveil culturel, une période connue maintenant pour être l’ère du nationalisme culturel. Quoiqu’un grand critique du mouvement, comme on pouvait le prévoir, Mordecai Richler aide la nouvelle littérature canadienne à se définir et profite de son épanouissement.

Croissance de la littérature canadienne

Durant les années 1960 cependant, l’évolution de Mordecai Richler en tant que romancier fait presque fausse route. Trop engagé dans d’autres projets, incertain quant à la façon de procéder sur le plan artistique, il laisse sans cesse de côté la fiction qui lancera pourtant la période la plus importante de sa carrière, St. Urbain’s Horseman, pour écrire des ouvrages plus petits, mais plus vifs. The Incomparable Atuk (1963) et Un cas de taille, publié en anglais en 1968 sont à la fois des œuvres satiriques qui traitent de perception et de férocité et qui font ressortir un esprit caustique, parfois surréaliste. Cependant, parce qu’il s’éloigne de son territoire juif montréalais, il manque à ces œuvres la profondeur et l’humanité que Mordecai Richler trouve lorsqu’il traite, même de manière combative, de son sujet de prédilection. Sa collection d’histoires, Rue St-Urbain, publiée en anglais 1969 et dont plusieurs sont en fait des autobiographies, annonce son intention de rétablir ses racines littéraires à Montréal. Cette intention se concrétise rapidement et de manière brillante avec la publication du Cavalier de Saint-Urbain, publié en anglais en 1971, un ouvrage vaste et plein d’émotions. Les historiens littéraires estiment que la publication simultanée du livre au Canada, aux États-Unis et en Angleterre marque le jour où la littérature canadienne a atteint sa maturité. Le cavalier de Saint-Urbain vaudra à Mordecai Richler son deuxième prix du Gouverneur général et sera aussi sélectionné pour le nouveau prix Booker à Londres.

Une période importante

Avec ce septième roman, Le cavalier de Saint-Urbain, Mordecai Richler établit un rituel et laisse passer plusieurs années entre chaque œuvre importante. Pour combler le temps, il rédige de nombreux scénarios, des articles de journaux, compile et édite des anthologies et, à l’occasion, écrit des romans pour enfants. Jacob deux-deux et le vampire masqué, publié en anglais en 1975 est peut-être au début un simple conte raconté à son plus jeune fils, mais il atteint vite le niveau d’un classique canadien. Le court roman est porté deux fois à l’écran et Mordecai Richler produit deux nouveaux romans avec son personnage préféré. Il adapte aussi avec succès chaque roman pour le théâtre. En 1974, L’Apprentissage de Duddy Kravitz un ouvrage très utilisé maintenant dans les classes secondaires au Canada, est lui aussi brillamment adapté en film. C’est un autre moment marquant dans l’émergence de l’industrie anglaise du film canadien. Une fois de plus, Mordecai Richler met de côté un roman plus ambitieux auquel il songe pour écrire rapidement et publier un ouvrage scandaleux, Joshua au passé, au présent, publié en anglais en 1980. Il est aussi porté à l’écran, mais connaît un succès relatif. Enfin, en 1989, il publie Gursky, publié en anglais en 1989. Ce roman, clairement inspiré des Bronfmans, choque et sème le trouble sur la scène littéraire canadienne avec ses neuf intrigues qui s’étendent sur deux siècles, sa réécriture juive grotesque d’une histoire chérie de défaite pseudo-canadienne, comme l’expédition malheureuse de Franklin pour retrouver le passage du Nord-Ouest, et son portrait cru des Gursky, trafiquants notoires transformés en magnats de l’alcool. Le livre, qui représente le produit de toute une vie d’expérience et sans doute le chef-d’œuvre de Mordecai Richler, est reçu avec beaucoup d’attention au Canada, mais un peu moins d’ardeur. Il est à nouveau sélectionné en Angleterre pour le très influent prix Booker, mais ne le remporte pas.

À la publication de Gursky,Mordecai Richler est déjà un nom connu au Canada. Son nom est souvent mentionné en vain, surtout dans le Québec francophone où son statut de commentateur sarcastique et railleur du mouvement nationaliste, en particulier l’introduction à la fin de 1980 des lois sur la langue et sur l’affichage, lui attire beaucoup d’hostilité. Par contre, pour les Canadiens anglophones, notamment les Montréalais juifs dont beaucoup nourrissent depuis une quarantaine d’années une certaine rancœur envers leur plus célèbre progéniture, il devient une sorte de héros réticent qui se bat avec franchise et agressivité pour leur communauté, leur ville et un Canada uni. Il publie de nombreux articles de journaux sur sa lutte puissante contre le nationalisme québécois, le plus fameux étant celui du New Yorker (1991). Il en résulte également la publication, en 1992, d’un ouvrage truculent, Oh Canada! Oh Québec! Loin d’être le meilleur de ses ouvrages non-romanesques, il est cependant et probablement l’une de ses œuvres les plus influentes jamais publiées au Canada.

Dernière décennie

Pendant les dix dernières années de sa vie, le romancier chevronné publie d’excellentes mémoires de voyage intitulées This Year in Jerusalem (1994) et le charmant roman qui semble être le préféré des lecteurs parmi ses œuvres. À sa publication en anglais en 1997, Le monde de Barney, 1999 devient instantanément un bestseller et remporte en peu de temps le prix Giller, un prix littéraire relativement récent que Mordecai Richler lui-même a aidé à créer quelques années auparavant. Selon l’avis de plusieurs, le récit du juif Barney Panofsky, homme robuste, apostat et sans remords, est une œuvre autobiographique. Ce n’est pas le cas, mais le portrait d’un homme qui détruit sa seule chance de connaître l’amour durable et plus encore, l’appétit du personnage pour la vie, sa philosophie de la vie, rappellent en quelque sorte la façon d’être de l’auteur. Dans Le monde de Barney, Mordecai Richler fait preuve d’un degré de pathétique et d’une tendresse émotionnelle qui lui gagnent de nouveaux lecteurs et admirateurs au cours de la cinquième et, selon toute vraisemblance, dernière décennie d’une importante carrière d’homme de lettres et de ce membre loyal de l’opposition. Son décès en 2001 est déploré par tout le pays.