Vie avant le drame

M. Arar, un musulman sunnite, naît en Syrie le 15 septembre 1970. Il arrive au Canada avec ses parents en 1987, évitant son service obligatoire dans l’armée syrienne. Il devient un citoyen canadien en 1991 et commence une carrière d’ingénieur de logiciels en télécommunication. Il épouse Monia Mazigh à Montréal en 1994, avec qui il aura deux enfants. En décembre 1997, la famille emménage à Ottawa.

M. Arar devient une « personne d’intérêt » pour les autorités canadiennes à cause de ses liens sociaux avec Abdullah Almalki, un autre résident d’Ottawa que les autorités canadiennes soupçonnent d’entretenir des liens avec des groupes terroristes.

Arrestation et transfert

Le 26 septembre 2002, Maher Arar revient à Montréal en passant par Zurich après des vacances à Tunis. Pendant une escale à l’aéroport international John F. Kennedy, à New York, il est arrêté par des agents américains. Les autorités américaines, se basant apparemment sur des informations de la GRC, soupçonnent M. Arar d’être un membre d’Al-Qaïda, l’organisation terroriste qui a perpétré les attentats du 11 septembre l’année précédente.

Pendant deux semaines, Maher Arar est détenu au secret et est interrogé à plusieurs reprises sur ses liens avec Abdullah Almalki et le terrorisme. Maureen Girvan, une agente consulaire canadienne, reçoit cependant la permission de le visiter. Elle avoue plus tard avoir cru que les Américains le renverraient au Canada.

En dépit des demandes répétées de leur prisonnier, les Américains ne lui permettent pas de rentrer au Canada. À la place, il est transporté secrètement en Syrie en passant par la Jordanie, par le biais d’une procédure appelée « transfert arbitraire ». Maher Arar, qui est encore un citoyen syrien, est incarcéré par les autorités locales.

Torture en Syrie

Des agents des services de renseignements militaires syriens emprisonnent Maher Arar pendant 10 mois dans une cellule sombre et infestée de rats mesurant un mètre sur deux, qu’il qualifie plus tard de « tombeau ». M. Arar rapporte avoir été fouetté avec des câbles électriques pendant des heures d’affilée lors de ses premières semaines de captivité. Les sévices physiques sont ensuite remplacés par la torture psychologique. Ses tortionnaires veulent qu’il avoue, entre autres, avoir visité un camp d’entraînement d’Al-Qaïda en Afghanistan. Il dira plus tard être prêt à faire n’importe quoi pour mettre fin à la torture, ce qu’il fait savoir à ses interrogateurs. « Je lui [le bourreau] ai demandé ce qu’il voulait entendre. J’étais terrifié, et je ne voulais pas être torturé. J’aurais dit n’importe quoi pour éviter la torture. »

Selon Maher Arar, les questions posées par les Syriens sont les mêmes que celles que les autorités américaines lui ont posées à New York. En septembre 2003, un nouveau prisonnier à l’air hagard arrive à la prison syrienne où M. Arar est détenu. Il s’agit d’Abdullah Almalki, qui rapporte avoir lui aussi été torturé.

Pendant l’emprisonnement de Maher Arar, des agents haut placés des services secrets canadiens font obstacle aux efforts diplomatiques du gouvernement canadien visant à le faire libérer. En fin de compte, les Syriens déclarent cependant M. Arar « complètement innocent ». Il est relâché le 5 octobre 2003 et reçoit la permission de revenir au Canada. Une fois de retour, il entreprend de rétablir sa réputation et de découvrir les raisons derrière les sévices qui lui ont été infligés.

Maher Arar et les médias

Le 4 novembre 2003, Maher Arar raconte son « cauchemar » aux médias canadiens. « Je ne suis pas un terroriste. Je ne suis pas un membre d'Al-Qaïda et je ne connais personne qui appartient à ce groupe » dit-il. « Je ne suis jamais allé en Afghanistan. Je ne me suis jamais approché de l’Afghanistan ». M. Arar remercie aussi sa femme pour ses efforts inlassables visant à assurer sa libération. L’affaire Arar suscite un grand intérêt pour les médias. Cependant, Maher Arar et sa femme condamnent certains journalistes qui ont divulgué des informations provenant des services secrets suggérant qu’il avait des liens avec Al-Qaïda. En janvier 2004, la résidence et le bureau d’une journaliste d’Ottawa font l’objet d’une descente policière. La femme est accusée d’avoir enfreint les clauses de la Loi sur la protection de l’information, qui criminalise le fait de communiquer, recevoir ou posséder des documents gouvernementaux secrets qui ont fait l’objet d’une fuite. L’affaire n’aboutit à rien.

Enquête publique

En février 2004, le gouvernement fédéral met en place une enquête judiciaire dirigée par Dennis O’Connor, juge en chef adjoint de la Cour d’appel de l’Ontario. L’enquête entend les dépositions de 85 témoins (M. Arar n’est pas l’un d’entre eux) avant de conclure en septembre 2005. En fin de compte, l’enquête exonère complètement Maher Arar.

Dans son rapport s’étalant sur plus de 1 000 pages, Dennis O’Connor dit « Je suis en mesure d'affirmer catégoriquement qu'aucune preuve n'indique que M. Arar a commis quelque infraction que ce soit ou que ses activités constituent une menace pour la sécurité du Canada ».

La commission critique la GRC, notamment parce qu’elle a transmis des soupçons et des informations au sujet de M. Arar aux Américains malgré l’absence de garanties concernant la manière dont l’information serait utilisée sans réserve quant à la possibilité que cette information puisse être erronée.

Selon Dennis O’Connor : « La GRC a fourni aux autorités américaines de l’information concernant M. Arar qui s’est révélée fautive, qui le présente de façon injuste, et qui exagère son importance dans l’enquête (sur Abdullah Almalki) ».

En bref, la commission conclut que les agents canadiens ont joué un rôle crucial dans ce qui est arrivé à M. Arar. La commission recommande aussi que la GRC fasse l’objet d’une supervision plus stricte.

Retombées et excuses

En décembre 2006, le commissaire de la GRC Giuliano Zaccardelli, qui avait auparavant présenté ses excuses à Maher Arar, démissionne après avoir avoué avoir transmis de fausses informations à son sujet à un comité de la Chambre des communes.

Le gouvernement fédéral organise aussi une enquête interne sur les cas de trois autres hommes dont les histoires ressemblent à celle de M. Arar : Abdullah Almalki, Ahmad Abou-Elmaati et Muayyed Nureddin. L’enquête interne est confiée à un ancien juge de la Cour Suprême du Canada, Frank Iacobucci, qui confirme que les hommes ont été torturés en Syrie et en Égypte. Il conclut aussi que des agents canadiens ont leur part de responsabilité dans les violations des droits de l’homme qui ont été infligées aux trois hommes, et qualifie la conduite du gouvernement canadien de « défaillante » et dit qu’elle démontre une « déficience des institutions ».

Stephen Harper, alors premier ministre du Canada, présente des excuses officielles à M. Arar pour le rôle du Canada dans ce que le premier ministre appelle sa « terrible épreuve ». En janvier 2007, le gouvernement fédéral octroie 10,5 millions de dollars à M. Arar en compensation, ainsi qu’un million supplémentaire pour couvrir ses frais juridiques. Stephen Harper écrit :

Au nom du gouvernement du Canada, je souhaite présenter mes excuses à vous, à Monia Mazigh et à votre famille pour toute responsabilité de fonctionnaires canadiens dans la terrible épreuve que vous avez tous vécue en 2002 et 2003. Je suis convaincu que, maintenant que nous sommes arrivés à un règlement négocié, nous avons garanti qu’une compensation appropriée vous sera versée, à vous et à votre famille. J’espère sincèrement que ces mots et actions vous aideront, vous et votre famille, dans vos efforts pour commencer un nouveau chapitre plein d’espoir dans vos vies » [traduction libre].

« Le gouvernement du Canada et le premier ministre ont reconnu mon innocence. C’est plus important que tout le reste », a affirmé Maher Arar [traduction libre].

Liens présumés avec Omar Khadr

Des années après que Maher Arar ait été innocenté, son nom est mentionné lors du procès pour « crimes de guerre » du Canadien Omar Khadr à la base militaire américaine de Guantanamo Bay en 2009. Un agent spécial du FBI, Robert Fuller, atteste que Omar Khadr a dit à ses interrogateurs (à Bagram, Afghanistan, en 2002) avoir reconnu Maher Arar dans un refuge secret d’Al-Qaïdaà Kaboul, en Afghanistan. M. Khadr dit aussi qu’il a peut-être vu M. Arar dans un camp d’entraînement pour terroristes à l’automne 2001.

Le lendemain de l’interrogation, le 8 octobre 2002, des agents américains envoient Maher Arar en Syrie.

Un ancien avocat de M. Arar et un autre avocat impliqué dans la commission O’Connor rejettent le témoignage de Robert Fuller et l’accusent de n’avoir aucune crédibilité. Ils disent que toute affirmation que Omar Khadr aurait pu faire au sujet de M. Arar a probablement été faite sous la torture. Maher Arar, qui n’a jamais visité l’Afghanistan et n’a jamais rencontré Omar Khadr, se dit choqué et attristé que les Américains aient tenté une fois de plus de l’associer avec le terrorisme.

Conséquences

Depuis son retour au Canada, M. Arar est devenu un activiste renommé et a reçu plusieurs prix et distinctions reliés aux droits de la personne, ainsi qu’un doctorat. En 2004, le magazine Time le nomme Personnalité canadienne de l’année. Les difficultés qu’il a vécues ont inspiré des films et des livres. On dit aussi qu’il souffre d’un grave syndrome de stress posttraumatique (SSPT).

Dans ses propres mots : « Ma souffrance et la souffrance de ma famille n'ont pas pris fin quand on m'a libéré » [traduction libre].

M. Arar a tenté, sans succès, d’amener le gouvernement américain (qui le garde toujours sur une liste de surveillance) devant les tribunaux. Les autorités américaines ont systématiquement justifié leurs actions en faisant valoir que M. Arar était un terroriste présumé et qu’ils l’avaient « déporté » légalement en Syrie conformément aux lois américaines sur l’immigration. Certains législateurs américains lui ont cependant présenté leurs excuses.

En avril 2015, John Kiriakou, un ancien agent de la CIA, rapporte à la Presse Canadienne que plusieurs de ses collègues se sont opposés à la déportation de M. Arar vers la Syrie parce qu’il n’a commis aucun acte répréhensible. John Kiriakou (qui a aussi dénoncé la torture par l’eau de présumés terroristes et est allé en prison pour avoir publiquement identifié certains de ses collègues) dit être dégouté par le rôle joué par les États-Unis dans l’affaire Arar ainsi que par leur refus de s’excuser auprès de M. Arar.

En septembre 2015, la GRC inculpe in absentia George Salloum, un ancien agent des services de renseignements militaires syriens et l’un des présumés tortionnaires de M. Arar.

En janvier 2016, la Commission civile d'examen et de traitement des plaintes contre la GRC annonce qu’elle va étudier les leçons que la GRC a tirées de l’affaire Arar.

En date de 2016, Maher Arar est le PDG de CauseSquare, une entreprise basée à Ottawa qui a développé une application mobile visant à connecter les milléniaux avec des organismes de bienfaisance et à but non lucratif enregistrés. Il est aussi actif sur les réseaux sociaux, notamment en ce qui concerne la guerre dévastatrice qui afflige présentement sa Syrie natale.