Langue française

Premiers colons
Au début du XVIIe siècle, la France a fondé deux colonies en Amérique du Nord : l'ACADIE (établie dans une région qui correspond actuellement à la Nouvelle-Écosse) et la NOUVELLE-FRANCE (établie dans une région où se trouvent actuellement Québec et Montréal).

De 1755 à 1763, les Anglais ont expulsé hors d'Acadie plus de 10 000 des 14 000 colons acadiens. Un grand nombre de colons acadiens déportés par les Anglais sont revenus en Acadie. Ils y ont rejoint les Acadiens qui avaient échappé à la déportation et ils ont fondé de nouveaux villages. À l'heure actuelle, dans les trois provinces où la plupart de ces villages ont été établis (Nouveau-Brunswick, Nouvelle-Écosse et Île-du-Prince-Édouard), on dénombre près de 300 000 francophones. Ceux-ci sont en grande majorité des descendants des premiers colons acadiens.

La Nouvelle-France s'est développée lentement. En 1695, on y trouvait un peu moins de 13 000 habitants. En 1763, alors que la Nouvelle-France était passée aux mains des Anglais, il y avait environ 70 000 habitants. Après l'annexion de la Nouvelle-France par les Britanniques l'IMMIGRATION en provenance de France s'est considérablement amoindrie. Elle a repris depuis le début du XXe siècle. Toutefois, cette nouvelle immigration francophone a été plutôt modeste. Par conséquent, la plupart des 5 600 000 francophones du Québec, et des 735 000 francophones qui résident à l'ouest du Québec, ont pour ancêtres les premiers colons de la Nouvelle-France (voir aussi les FRANCO-AMÉRICAINS).

Il est raisonnable de supposer qu'une importante communauté francophone va survivre au Québec dans l'avenir plus ou moins lointain, grâce notamment à des mesures législatives qui ont fait du français la seule langue officielle de cette province. Par contre, à l'extérieur du Nouveau-Brunswick et de l'Ontario (deux autres provinces où l'avenir des francophones n'est pas trop menacé), les communautés canadiennes françaises sont engagées sur la voie de l'assimilation linguistique. En effet, les statistiques recueillies lors des derniers recensements nationaux révèlent qu'en dehors du noyau Québec, Nouveau-Brunswick et Ontario, le nombre des francophones est en net déclin, notamment au sein des jeunes générations, ce qui pourrait nuire à la survie du français.

Origines des premiers colons en Acadie et en Nouvelle-France

Les pionniers de l'Acadie et de la Nouvelle-France proviennent presque tous de différentes régions de France. D'après des registres établis en 1707, près de la moitié des colons d'Acadie provenaient de provinces situées dans l'ouest de la France au sud de la Loire (principalement le Poitou, l'Aunis, et la Saintonge mais aussi la Guyenne et le Pays Basque). Le reste des colons provenait de plusieurs provinces situées au nord de la Loire (Maine, Anjou, Touraine, Bretagne, Brie, Île-de-France, et Orléanais).

Pour ce qui est de la Nouvelle-France, plus de la moitié des colons proviennent des provinces situées au nord de la Loire (surtout de la Normandie et du Perche, de l'Île-de-France, de l'Anjou, du Maine, de la Touraine, ainsi que de la Bretagne, la Champagne et la Picardie), un tiers d'entre eux étaient originaires de provinces situées dans l'ouest de la France et au sud de la Loire et le reste des pionniers venaient de provinces qui ont fourni assez peu d'immigrants à la colonie.

L'usage linguistique des colons a dû refléter celui des Français au XVIIe et au XVIIIe siècle. À cette époque, le français n'avait pas encore évincé les dialectes gallo-romans. Il est donc probable qu'au début de la colonie, le français parlé par nombre des colons avait une forte coloration dialectale qui reflétait leur région d'origine. Toutefois, il s'est produit par la suite un remarquable processus d'unification linguistique qui a éliminé une bonne partie de la diversité linguistique qui prévalait au début de la colonie. À la fin du XVIIIe siècle, les habitants de l'ancienne colonie ne parlaient plus leurs dialectes maternels et leur français s'était homogénéisé. C'est de ce français colonial commun dont est issu le français québécois moderne.

Le français canadien contemporain

À partir des années 60, les travaux de recherche linguistique sur le français parlé au Canada ont connu un remarquable essor, notamment dans les provinces de l'Atlantique, (y compris Terre-Neuve), au Québec et en Ontario.

Normalement, les locuteurs du français acadien et du français canadien (parlé au Québec et à l'ouest du Québec), se comprennent facilement. Il n'en reste pas moins que l'on peut observer des différences entre ces deux variétés de français. Elles sont attribuables au fait que la Nouvelle-France et l'Acadie ont vécu une histoire coloniale différente et séparée, et que leurs pionniers ne venaient pas exactement des mêmes régions. On parle le français acadien dans les provinces de l'Atlantique et dans certaines régions du Québec (Îles de la Madeleine, Sud de la Gaspésie, plusieurs villages sur la côte Nord du Saint-Laurent, Havre-St-Pierre et Natashquan par exemple). Le français acadien possède plusieurs traits phonétiques distinctifs; conservation du h aspiré, par exemple « la haut » [laho]; emploi de la voyelle [u] pour le o ouvert [ò] comme dans « pomme » [pum]. Les Acadiens emploient aussi de nombreux mots qui sont typiques du français ou des dialectes des régions situées au sud-ouest de la Loire; par exemple « éparer » (« étendre un filet pour le faire sécher »), « charrette » (« tombereau »), « remeuil » (« pis de vache »), « coquemar » (« bouilloire »), « lisse » (« perche de clôture »), « barge » (« meule de foin ») et « bargou » (« gruau »). On trouve aussi dans leur français plusieurs traits qui sont typiques du français du XVIIe siècle et qui ont disparu du français standard moderne, et même du français québécois, par exemple « je chantons/-tions » (pour « nous chantons/-tions »), « ils chantont/chantiont » (pour « ils chantent/-taient »), « bailler » (pour « donner »), « ne ... point » (pour « ne... pas »).

Bien qu'il soit parlé dans une vaste zone géographique, et qu'il varie quelque peu d'une région à l'autre (Montréal, Québec, Saguenay-Lac Saint-Jean, Gaspésie, vallée des Outaouais, Nord de l'Ontario, etc.), le français canadien est beaucoup plus homogène que le français européen. Ce dernier présente de nombreuses variations régionales sur un territoire beaucoup moins vaste. On peut regrouper les caractéristiques du français canadien en différentes catégories : 1) archaïsmes, 2) dialectalismes, 3) innovations, 4) emprunts aux LANGUES DES AUTOCHTONES et 5) emprunts à l'anglais.

Les archaïsmes du français canadien sont semblables à ceux de l'acadien : ce sont des usages anciens qui étaient courants au XVIIe siècle., mais qui ont disparu du français standard moderne. En voici plusieurs exemples : conservation de l'ancienne prononciation [we] dans des mots comme moi, toi, poil, [mwe, twe, pwel] emploi de mots tels que « mitan » (« milieu »), « serrer » (« ranger »), « gager » et « gageure » (« parier » et « pari »), « noirceur » (« obscurité »), « dalle » (« gouttière »), « menterie » (« mensonge »), « à cause que » (« parce que »), « mais que » (« quand », « dès que »), « être après » (« être en train de ») et différents emplois de la préposition « à » pour localiser les actions ou événements dans le temps, « à soir », « à matin », « à tous les jours » (« ce soir », « ce matin », « tous les jours »).

Les dialectalismes sont des usages qui proviennent des dialectes gallo-romans parlés au XVIIe siècle. On peut mentionner des mots du dialecte normand tels que « gadelle » (« groseille à grappes »), du dialecte poitevin « garrocher » (« jeter ») et « boucherie » (« abattage et préparation du cochon »), du normand et du poitevin « barrer » (« fermer à clef », « verrouiller »).

Comme exemples d'innovations on peut mentionner l'émergence d'un système de voyelles orales et nasales diphtonguées, dans des mots comme « pâte », « beurre », « père » et « chance » qui peuvent se prononcer [paw :t] [boew :R], [pajR] et [oaws], les mots « poudrerie »« neige soulevée par le vent » (dérivé de poudre), « pâté chinois » (« genre de hachis parmentier »), « gardienne d'enfants », « gardiennage » et « vivoir ». À la place de ces trois mots, en France, on utilise des mots empruntés à l'anglais : « un baby sitter », « le baby sitting », « le living room ».

Plusieurs emprunts aux langues autochtones font toujours partie de la langue commune. Ils témoignent de la longévité des contacts entre les Canadiens français et les nations autochtones. On peut mentionner des mots tels que « babiche » (« lanière de cuir »), « boucane » (« fumée »), « atoca » (« canneberge »), « pimbina » (« viorne trilobée »), « achigan » (« perche noire »), et « ouaouaron » (« sorte de grosse grenouille »).

Les emprunts à l'anglais se manifestent principalement sous deux formes : 1) emprunts directs de mots anglais, par exemple « le boss » (« le patron »), « checker » (« vérifier ») et 2) emplois de mots français ayant subi l'influence de mots anglais équivalents, par exemple « prendre une marche » (« aller se promemer » de l'anglais « take a walk »). Nombre de ces emprunts remontent au XIXe siècle et à la première moitié du XXe siècle. Durant cette période, le français était concurrencé par l'anglais dans plusieurs secteurs de la société, notamment celui de l'industrie forestière, dont la langue technique a emprunté un nombre important de termes à l'anglais, par exemple de la « cull » (« du bois de rebut »), un « boom » (« une estacade »), un « skid » (« un longeron »), un (« un levier »; voir TOURNE-BILLES).

Durant les 200 dernières années, ceux qui, parmi les Canadiens français, estiment qu'il est important de préserver la pureté du français canadien ont « fait la guerre » aux anglicismes. Jusque vers les années 60 leurs efforts n'ont guère été couronnés de succès. Toutefois, une loi récente (voirLOI 101) qui rend obligatoire l'emploi du français dans le monde du travail au Québec a permis aux travailleurs, et à la population en général, de se familiariser avec les équivalents français de nombre des emprunts à l'anglais qui se sont infiltrés dans le vocabulaire du français québécois. Conséquemment, l'usage des anglicismes tend à décliner en français québécois. Il diminue aussi dans le parler des jeunes générations francophones hors Québec, conséquence de l'établissement d'un réseau d'écoles de langue française (voir POLITIQUE LINGUISTIQUE).

On peut observer des différences importantes entre le français des Canadiens issus des différents milieux sociaux, ainsi qu'entre le français employé dans les situations informelles et celui qui est réservé aux situations formelles ou officielles. Par exemple, le parler informel des Canadiens français diffère nettement du parler formel des annonceurs de Radio-Canada. Le premier tend à inclure des traits distinctifs tels que ceux mentionnés plus haut, et le deuxième tend plutôt à éviter ces particularismes et à s'aligner sur le français standard. On observe des différences similaires à l'écrit, bien qu'elles ne soient pas aussi marquées qu'à l'oral. Par exemple, dans les dépliants publicitaires ou les pages jaunes de l'annuaire téléphonique, on trouve à la fois des usages typiques du français canadien informel et aussi des usages conformes au français standard, alors que dans les textes plus officiels, manuels scolaires, formulaires gouvernementaux, etc., ce sont les usages standard qui tendent à dominer.

La Révolution tranquille

Pendant la RÉVOLUTION TRANQUILLE et la résurgence du nationalisme au début des années 70, deux conceptions opposées de la norme linguistique se sont affrontées au Québec. À cette époque, des organismes comme l'OFFICE DE LA LANGUE FRANÇAISE préconisent un alignement quasi total de la norme du français québécois sur le français standard européen (sauf dans les cas où ce dernier manquait de termes pour désigner certains concepts qui reflètent la culture canadienne ou l'environnement canadien). Par contraste, parmi les intellectuels de gauche et pro-nationalistes, certains sont allés jusqu'à faire la promotion du français des couches populaires québécoises et ont dénoncé l'impérialisme culturel que le français européen exerçait sur le français québécois vernaculaire. À partir des années 80, une conception plus nuancée de la norme s'est développée. On a commencé à accepter l'idée que le français formel parlé et écrit des Québécois éduqués serve d'étalon pour la norme du français au Québec. Par conséquent, on accepte plus volontiers que les usages formels des Québécois, qui ne sont pas conformes au français standard européen, fassent désormais partie du français québécois de référence.