Au Canada, le rôle des membres de l'élite du monde des affaires n'a jamais été aussi franchement défini que celui des membres de l'élite des nations pétries d'histoire, dont les classes sociales sont nettement délimitées. L'establishment canadien (connu aussi comme l'élite économique, l'élite des chefs d'entreprise et l'élite du monde des affaires) est en réalité un groupe aux liens plus ou moins étroits de prétendants aux pouvoirs économique, politique et culturel. Bien que sa structure et ses centres d'autorité fluctuent sans cesse, ses membres exercent un contrôle étroit sur le processus décisionnel du pays.

Au Canada, le pouvoir économique se déplace suivant la rentabilité des secteurs économiques : fourrures, puis chemin de fer, banque, exploitation minière, pétrole, micro-ordinateurs et restauration-minute. En même temps, le centre de gravité de l'économie canadienne est passé de Montréal à Toronto, où il demeure en grande partie malgré quelques mouvements mineurs vers l'Ouest.

L'existence même d'un establishment (une clique de courtiers du pouvoir résolus à « produire les effets visés », comme le disait Lord Russell) est contraire à la conception traditionnelle du Canada comme un pays où les chances sont à la portée de tous. Même les plus affirmés parmi les détenteurs du pouvoir nieront énergiquement tirer le moindre profit réciproque du fait d'appartenir à l'élite. Comme ils sont rarement en conflit d'intérêt, ils ont en effet rarement besoin de comploter entre eux.

La majorité des Canadiens sont portés (pour peu qu'ils y pensent) à concevoir les classes sociales comme une façon de vivre ou un certain degré de raffinement. Il existe une idée fausse, largement répandue, selon laquelle tout le monde appartient à ce que George Orwell appelle « la classe moyenne à la fois supérieure et inférieure », une classe pouvant offrir à ses enfants les avantages de l'éducation, mais pas grand-chose en terme d'héritage de fortune ou de statut social. Ce concept ne sera remis en question qu'après 1965, date à laquelle John Porter publie son monumental ouvrage intitulé Mosaïque Verticale, qui étudie en détail la structure de pouvoir canadienne des années 50.

Porter y révèle d'incroyables inégalités de revenu et de chances de réussite chez les Canadiens. Il montre que 10 p. 100 seulement des familles canadiennes peuvent se permettre le style de vie de la classe moyenne, considéré alors comme le lot commun. Il soutient que l'élite des chefs d'entreprises (dont seulement 6,6 p. 100 sont des Canadiens français) est branchée sur 183 compagnies puissantes qui contrôlent la majeure partie de l'activité économique. Le pouvoir est aux mains d'une centaine d'individus constituant l'élite économique anglo-saxonne. À cet égard, l'origine ethnique est en 1951 un facteur pratiquement aussi important pour déterminer l'adhésion d'un individu à l'élite qu'il ne l'était en 1885 et en 1910.

Porter met aussi en lumière le fait que la majorité des dirigeants politiques canadiens sont issus de la classe moyenne. Il écrit : « La classe supérieure ne semble pas être attirée par l'agitation de la vie politique et, dans bien des cas, ses privilèges ne sont pas menacés par les dirigeants politiques. De plus, il n'est pas de tradition dans la classe ouvrière de participer à la vie politique. Je pense que ce qui constitue le vrai problème du Canada est l'inefficacité de son système politique pour résoudre les problèmes nationaux. En laissant à l'élite économique le droit de définir les priorités, on lui laisse le pouvoir [...]. Bien qu'il ait développé une structure de classe en fonction de son histoire et de sa géographie, le Canada ne diffère vraisemblablement pas des autres nations industrielles occidentales lorsqu'il compte sur ses élites pour prendre les décisions majeures et pour déterminer la nature et l'orientation de son développement [...]. Le pouvoir naît du besoin d'ordre généralement répandu dans une société. Tout individu a une série d'attentes envers le comportement des autres membres. Il est dans l'ordre de ces rapports que des individus accordent à certaines personnes le droit de prendre des décisions au nom du groupe ».

La thèse originale de Porter est reprise et mise à jour 10 ans plus tard par Wallace Clement, qui conclut que « le Canada a été et reste un pays dominé par l'élite. La concentration croissante du pouvoir économique durant les 20 dernières années a produit un cloisonnement de la structure des classes, de sorte qu'il est plus difficile à ceux qui évoluent à l'extérieur des cercles du pouvoir d'y pénétrer ».

Du fait de leur mise en retrait volontaire du monde politique, le mandat des membres de l'élite du monde des affaires canadien ne comporte pratiquement pas de responsabilité sociale. Bien des gens, parmi les plus riches, tirent avantage d'un paradis fiscal. D'autres s'acharnent à faire du lobbying pour défendre leurs privilèges (voir Groupe de pression) et leurs efforts ne manquent pas de porter fruit. Le Canada est en effet l'un des pays industrialisés où les compagnies paient le taux d'imposition le moins élevé. Même si l'élite des chefs d'entreprise fait des dons aux universités, conserve les monuments historiques, donne des oeuvres d'art et recueille de l'argent pour les bonnes oeuvres, son élan de générosité n'a rien de contraignant : les dons de charité des compagnies représentent seulement 2 p. 100 de leurs profits.

L'establishment canadien se compose de cercles de pouvoir qui se recoupent. Sans contrat social, comme tel, l'ensemble des gens regroupés sous la bannière de l'élite locale (aux liens vagues, mais qui s'entrecroisent) forme une entité psychologique. Ces membres ont des façons de penser, des valeurs et des ennemis communs.

Contrairement au pouvoir de l'élite politique et culturelle, le pouvoir économique se transmet habituellement d'une génération à l'autre. Longtemps gardés dans l'euphorie dorée de leur adolescence, fils et filles des nantis apprennent vite que la fortune de famille (avec son armée de serviteurs légaux, de comptables agréés et de conseillers en placements) ne doit pas être dépensée en bagatelles, mais plutôt destinée à influencer la position sociale et les événements.

Au début des années 80, une nouvelle race de princes ambitieux occupe les fauteuils des héritiers de l'establishment : Conrad Black s'empare de l'empire Argus à la mort de John Angus « Bud » McDougald en 1978. « On présume généralement que le Canada est une société égalitaire, mais il est surprenant de constater à quel point les fils des riches défraient la chronique financière durant les années 70 », écrit Alexander Ross dans Canadian Business. « On aurait presque cru que les familles qui contrôlaient d'importants secteurs de l'économie se passaient le gâteau comme s'il s'agissait d'une adhésion héréditaire au Granite Club ».

Ceux qui prennent les décisions au Canada nient posséder quelque pouvoir, tout comme les membres en règle de chaque élite, même s'ils savourent le fait de l'exercer. Ils ont l'habitude de gérer leurs affaires en donnant de l'avancement aux hommes (et très sporadiquement aux femmes) sur qui ils savent pouvoir compter. Ce processus fonctionne en majeure partie par des sanctions négatives : l'individu trop ambitieux ou incompétent se frappe à des barrières invisibles et infranchissables. Ce système de sanctions fonctionne par l'entremise des cercles fermés, des écoles privées et d'autres institutions dont les portes s'ouvrent ou se ferment en fonction de groupes de valeurs implicites que l'on qualifierait de canadiennes, à défaut de pouvoir les décrire autrement.

Il y a des gens qui, peu importe le nombre de marchés conclus avec les entreprises de l'establishment ou le nombre de victoires remportées sur leurs concurrents, ne feront jamais partie de cette élite. Comme bien d'autres, ils sont victimes de l'arme la plus puissante de l'establishment : le pouvoir d'exclure. Ce pouvoir de refuser des faveurs s'exerce le plus souvent par l'intermédiaire des cinq grandes banques à charte : Royale, de Commerce, de Montréal, Toronto-Dominion et de Nouvelle-Écosse (voir Activité bancaire). Même au plus fort de la récession du début des années 80 et malgré la situation précaire affichée par leurs propres bilans, les banquiers continuent d'exercer un contrôle absolu sur l'économie canadienne.

Les réunions du conseil d'administration de ces cinq banques représentent la plus grande source de pouvoir non gouvernemental. Durant les discussions se forment, se renforcent et se multiplient les relations personnelles qui consolident l'existence de l'élite économique et accroissent son autorité.

C'est le pouvoir d'un cercle relativement restreint de détenteurs de pouvoir qui assure l'union du Canada. Mais au sein de la société canadienne, le pouvoir est une chose difficile à cerner. La définition du pouvoir comme « la capacité d'imposer l'obéissance » n'est pas assez large pour décrire la façon dont il s'exerce dans ce pays. Il en va de même de la conception du pouvoir de Max Weber, à savoir « la possibilité qu'a un homme, un groupe ou un certain nombre de personnes de réaliser ce qu'ils veulent par une action commune et ce, malgré l'opposition des autres qui y participent aussi ».

La théorie de « l'élite au pouvoir » de C. Wright Mills ne s'applique pas vraiment au Canada, car ce pays n'a pas de complexe militaro-industriel important, donc pas de groupes de centurions qui entrent et sortent du Pentagone, du département d'État et de la Maison-Blanche et pas d'équivalent de la fondation Ford ou du Council on Foreign Relations. Il n'existe pas non plus de coterie aussi forte que celle des Mellon de Pittsburgh pour contrôler une région, bien que les McCain et les Irving aient presque cette importance dans le duché fermé du Nouveau-Brunswick.

L'élite du monde des affaires se distingue aussi par le fait que beaucoup de décisions importantes sont prises par des fondés de pouvoir. Les deux-tiers des cent plus grandes compagnies canadiennes sont des propriétés étrangères. Même si les gestionnaires locaux ont une autonomie manifeste, leur autorité n'est pas suprême : ils doivent répondre devant des conseils d'administration étrangers. Les principaux administrateurs qui dirigent ces compagnies doivent agir comme des administrateurs coloniaux. La plupart des compagnies américaines - mais pas toutes - considèrent le Canada comme une zone légèrement en banlieue de leur territoire de vente nord-américain, reflétant ainsi le commentaire de Jacques Maisonrouge, directeur de la IBM World Trade Corporation, selon lequel, « en affaires, la frontière séparant les deux nations n'existe pas plus que celle de l'équateur ».

Peu de membres de l'élite du monde des affaires canadien opposent la moindre résistance à l'américanisation du Canada. Il s'agit probablement, en fait, du seul cas dans l'histoire où une élite collabore de bon gré à sa propre disparition. À cet égard, E.P. TAYLOR, l'un des entrepreneurs canadiens les plus prospères de son temps est représentatif lorsqu'il déclare : « Si les États-Unis n'étaient aux prises avec la question raciale et leurs problèmes politiques, je penserais que nos deux pays pourraient se réunir[...]. Je m'oppose à la tendance cherchant à réduire la propriété américaine au sein des compagnies canadiennes. Je pense que la nature doit suivre son cours ».

Ce syndrome de la capitulation acceptée moyennant profit a empêché la classe des capitalistes canadiens de voir clair sur elle-même et sur son rôle à long terme. Northrop FRYE décrit cette attitude de colonisés comme la morsure du gel sur les racines de l'imagination canadienne. Selon ses termes, « le colonialisme engendre une maladie qui, selon moi, peut être le mieux décrite comme de la pudibonderie. Je n'entends pas par là des réticences d'ordre sexuel, mais la tendance instinctive à rechercher une expression conventionnelle ou banale d'une idée ».

La description que fait Frye de la pudibonderie mentale, du snobisme de la modestie et de l'aversion devant les risques à prendre caractérise bien l'élite canadienne. À part dans les Maritimes, les réseaux de pouvoir tissés à l'échelle nationale par d'énormes compagnies remplacent la mainmise qu'exerçaient traditionnellement certaines familles sur la richesse et le pouvoir. Parmi les hommes les plus influents de nos grandes villes et autres agglomérations, nombreux sont ceux qui n'appartiennent plus à des cercles de pouvoir locaux, mais sont les ambassadeurs de grandes compagnies multinationales ou transnationales. Leur loyalisme envers le Canada est au mieux ambivalent; leurs dollars recherchent les taux de rendement les plus élevés sans tenir compte des conséquences de cette politique pour le pays.

La confiance en soi de la plupart des membres de l'élite des grandes compagnies est tellement intégrée à leur subconscient qu'ils sont rarement capables de distinguer l'intérêt public du leur. Cependant, pour être libre de ses mouvements, le monde des affaires a besoin du genre de pouvoir politique complaisant que la population canadienne n'a pas toujours élu. C'est pourquoi les dirigeants du secteur privé demandent à leurs représentants parlementaires de « maintenir la confiance des investisseurs » en passant des lois dont le contenu et l'application servent les intérêts de la communauté des affaires. Pour l'élite de cette communauté, le seul bon gouvernement est celui qui est prêt à lui laisser la bride sur le cou. Cela arrive occasionnellement, par exemple durant la Deuxième Guerre mondiale avec le tandem gouvernement-gens d'affaires forgé par C.D. Howe.

Les années 80 voient s'aggraver le conflit entre le gouvernement et le secteur privé. Ce dernier réagit aux initiatives du gouvernement Trudeau avec une rage hypocrite. Le Parti Libéral fédéral est alors bien décidé à prendre des initiatives susceptibles de le maintenir au pouvoir et abandonne, pour ce faire, sa position traditionnelle qui lui avait permis dans le passé de trouver l'équilibre politiquement le plus rentable entre élitisme et égalitarisme.

Son nouvel état d'esprit se concrétise sous la forme du Programme énergétique national qui vise à récupérer une partie du contrôle dans le secteur industriel le plus important pour les Canadiens (voir Politique énergétique). L'élite des gens d'affaires, qui voit dans cette initiative une intrusion massive dans le libre cours des forces du marché, réagit violemment par des menaces d'exode. Le nouveau gouvernement de Mulroney renverse sans délai ce programme.

Le capitalisme se voue avant tout à la promotion de l'efficacité économique, mais les démocraties sociales y ajoutent d'autres objectifs tels qu'une répartition plus équitable de la richesse. Avec des gouvernements moins disposés à subventionner aveuglément les grandes entreprises et des gens d'affaires de plus en plus réticents à répondre aux demandes d'extension des services sociaux, le fossé entre les deux systèmes de valeurs continue de se creuser. Sous le gouvernement Mulroney, la tension entre Ottawa et la communauté des affaires s'apaise en bonne partie.