Pendant plus d'une journée, ils marchent péniblement dans la ville, les épaules chargées de planches. Ils sont 700 hommes, femmes et enfants, avançant deux par deux sous les regards perplexes des passants. C'est en décembre 1898, dans la ville portuaire de Batoum, en Russie. Ce sont les 700 volontaires d'un important groupe de doukhobors, des dissidents russes, se préparant pour la plus grosse migration en une seule traversée de l'Atlantique vers l'Amérique du Nord.

La personnalité forte de Peter Verigin a permis aux Doukhobors de surmonter leurs difficultés au cours des premières décennies qu'ils ont passées au Canada (avec la permission des Archives nationales du Canada/C-8882, photo 1902).
Quatre groupes font le voyage à bord de navires conçus pour la marchandise et le bétail, le premier à bord du Lake Huron, un bateau à vapeur de la compagnie Beaver. Avant de s'embarquer, les émigrants préparent le navire. Ils construisent des couchettes dans la cale, avec le bois qu'ils ont transporté à travers la ville, et chargent le bâtiment des vivres qui nourriront les 2140 personnes durant le voyage d'un mois. Plus de 200 autres embarquent clandestinement en se cachant dans la literie ou le charbon de la chaufferie. Quand le bateau arrive à Halifax, le 20 janvier 1899, 2300 doukhobors débarquent.

Les doukhobors existent en tant que groupe organisé depuis que, au XVIIIe siècle, ils ont renoncé à l'adoration des icônes, un rituel de l'Église orthodoxe russe, d'où leur nom originel «ikono-bortsi» (lutteurs des icônes). En 1785, l'archevêque Ambrosius les appelle les «doukho-bortsi» (lutteurs de l'esprit), pour les insulter, laissant entendre qu'ils luttent contre l'Esprit de Dieu. Les dissidents adoptent ce nom, déclarant : «Nous sommes les Lutteurs de l'Esprit parce que nous combattons avec et pour l'Esprit de Dieu contre le mal.»

La religion des doukhobors repose sur deux commandements : reconnais et aime Dieu de tout ton cœur, de tout ton esprit et de toute ton âme, et aime ton prochain comme toi-même. La transformation de leur doctrine la plus marquante date de la fin du XIXe siècle lorsque, sous l'inspiration de Peter Verigin, ils définissent les aspects pratiques, moraux et éthiques de leur mode de vie.

Croyant que le fait de tuer les animaux est aussi une agression contre la sensibilité humaine, ils décident de ne plus manger de chair animale. Ils rejettent l'alcool et le tabac, substances nocives pour le corps humain que Dieu a créé pour qu'il soit pur. Pacifistes convaincus, ils rejettent la violence et le militarisme. Le 29 juin 1895, 7000 soldats doukhobors détruisent leurs armes en guise de protestation. Ironiquement, les autorités de l'Église orthodoxe, sous la coupe du régime tsariste, désapprouvent leur position. Leur acte de défi leur vaut l'exil et la persécution, laquelle n'a jamais été «plus cruelle et accablante».

Les souffrances des doukhobors attirent l'attention internationale. Léon Tolstoï, les quakers américains et un très grand nombre de Canadiens aident les doukhobors à immigrer dans les territoires d'Assiniboia en Saskatchewan. Le ministre de l'Intérieur, Clifford Sifton, invite ces agriculteurs accomplis à s'installer dans les Prairies qui ont besoin d'être colonisées. Ses motifs sont plus pratiques qu'humanitaires.

À leur arrivée à Halifax, les doukhobors sont accueillis par le sous-ministre de l'Intérieur, James A. Smart, ainsi que par une grande foule curieuse de voir ces «nouveaux Pèlerins». De Halifax, le Lake Huron remonte la baie de Fundy jusqu'à Saint John, au Nouveau-Brunswick, le terminus de l'Est du Canadien Pacifique, qui doit mener les immigrants dans l'Ouest. Pour les transporter, il faut six trains, comprenant chacun 40 voitures-coach et une voiture de commissariat, plus un train pour les bagages.

Lorsque le train s'arrête, des groupes de femmes distribuent, pommes, oranges et friandises aux enfants. À Winnipeg, un comité conduit les immigrants dans des centres d'accueil pour les préparer à la colonisation tandis que, à Montréal, un autre comité leur donne des vêtements chauds pour les prémunir contre l'hiver rigoureux des Prairies. Trois autres bateaux suivront. En juin, le Canada aura accueilli 7500 doukhobors, installés en trois communes sur 773 400 acres. Ils fonderont finalement 61 villages dans ce qui est aujourd'hui la Saskatchewan.

L'accueil chaleureux réservé aux doukhobors ne fait pas l'unanimité. Tous motivés par la peur de l'inconnu, les opposants au plan Sifton -- la presse, les politiciens conservateurs, les grands éleveurs et des membres du clergé -- expriment violemment leurs réserves. Personne ne connaît ces paysans russes qui ont refusé le service militaire, rejeté l'Église, vivent et travaillent dans des colonies collectives et ne parlent pas anglais. Sans compter que ce ne sont pas des ressortissants des nations amies comme l'Angleterre, la France ou l'Allemagne. D'aucuns concluent que ce sont des êtres inférieurs, dépourvus des qualités qui façonnent de bons Canadiens.

Les Doukhobors entrent Yorkton, Sask, 1899 (British Library).
Éditorialistes et politiciens s'objectent. S'il y avait une guerre, les colons anglais auraient à se battre pour défendre «les étrangers privilégiés». Il vaut donc mieux les «répartir en petits groupes dans le pays pour qu'ils s'assimilent facilement». Il faut «briser autant que possible leur penchant grégaire». Le Canada du XIXe siècle a grand besoin d'immigrants pour ouvrir l'Ouest à l'agriculture. Six ans après l'arrivée des doukhobors, le plan Sifton s'avère un tel succès que la population des Prairies a quintuplé et que les nouveaux Canadiens ont déjà relevé le défi de cultiver ces vastes terres.