Claude Jutra (né Jutras), réalisateur, scénariste, acteur, monteur, directeur de la photographie (né le 11 mars 1930 à Montréal, QC; décédé le 5 novembre 1986 à Montréal). Un des cinéastes canadiens les plus vénérés, Claude Jutra fut une figure emblématique du développement du cinéma directe au Québec. Il réalisa deux films d’une importance primordiale : le long-métrage autobiographique À tout prendre (1963) et Mon oncle Antoine (1970), considéré par beaucoup comme le plus grand film canadien jamais réalisé. Il remporta de nombreux prix canadiens et internationaux, le Prix Victor-Morin et le Prix Albert-Tessier. Le gouvernement du Québec lui décerna à titre posthume la Médaille de la Révolution tranquille pour sa contribution à la culture québécoise durant les années 1960. Il se suicide en 1986 après avoir vécu pendant plusieurs années avec la maladie d’Alzheimer.

Premières années

Fils d’un radiologue et amateur bien connu des arts, Jutra a grandi au sein d’une famille aisée de Montréal. Sa fascination pour le cinéma commence alors qu’il n’a que huit ans.Il termine avec succès ses études secondaires à 16 ans et la même année, son père lui offre pour son anniversaire une caméra 16 mm.Lors d’un camp d’été en 1947, il rencontre Michel Brault, qui l’aidera à réaliser son premier court-métrage, Dément du lac Jean-Jeunes (1948). Ils produisent ensemble un court-métrage expérimental réalisé par Jutra, Mouvement perpétuel… (1949), qui remporte le prix du meilleur film amateur au Palmarès du film canadien de 1950 et attire l’attention de Norman McLaren, un des membres du jury qui travaille alors comme spécialiste de l’animation à l’Office national du film (ONF).

Début de carrière

Jutra obtient son diplôme de médecin à l’Université de Montréal en 1952 mais ne pratiquera jamais la médecine. Invité par McLaren, il commence à travailler comme pigiste au siège social de l’ONF à Ottawa, principalement anglophone. Il décrira plus tard l’atmosphère de son milieu de travail comme emprunte de l’« incompréhension colonialiste ». Le premier film qu’il y réalise, un court-métrage d’animation expérimental intitulé Trio-Brio (1953) sera soi-disant perdu lors du déménagement de l’ONF d’Ottawa à Montréal en 1956.

En 1953, Jutra étudie à l’école du Théâtre du Nouveau Monde et joue dans plusieurs programmes télévisés de Radio-Canada. Il scénarise L’école de la peur (1953), le premier télé-théâtre diffusé sur Radio-Canada, puis prépare et anime Images en boîte (1954), une série de 13 épisodes d’une demi-heure sur l’histoire du cinéma. Assistant à la réalisation durant le tournage de To Serve the Mind (1955), de Stanley Jackson, il réalise ensuite pour l’ONF deux courts-métrages documentaires sur la musique à Québec : Jeunesses musicales (1956), sur les Jeunesses musicales du Canada, et Chantons maintenant (1956), sur plusieurs musiciens canadiens français contemporains tels que Félix Leclerc, Lionel Daunais, Anna Malenfant, Dominique Michel et Pierre Beaudet. Il collabore ensuite avec McLaren sur A Chairy Tale (1957), une allégorie sur la coopération, la compassion et le respect qui reçoit de nombreux prix internationaux, notamment un prix spécial de l'Académie Britannique des Arts de la Télévision et du Cinéma (BAFTA) et une nomination pour les Oscars.

Le premier long-métrage de Jutra, dont le scénario et la production reviennent à Fernand Dansereau et la direction cinématographique à Brault, s’intitule Les Mains nettes (1958) et relate l’histoire de quelques employés de bureau qui tentent de fonder un syndicat. D’abord présenté sous la forme de quatre épisodes de 30 minutes dans la série télévisée Panoramique, le film est ensuite monté en long-métrage de 75 minutes.Jutra réalise ensuite deux documentaires d’une demi-heure chacun pour la série Profils et paysages, sur des personnages importants de la culture québécoise : Felix Leclerc, troubadour (1958) et Fred Barry, comédien (1958). Dans chacun de ces films, il montre une affinité pour l’œuvre de l’anthropologue et cinéaste français Jean Rouch, remettant en question et détournant l’approche conventionnelle du documentaire de l’époque en abordant consciemment le thème du « mensonge » – comme le qualifie Leclerc dans ses films – que constitue le cinéma documentaire.

Rouch et Truffaut

En 1959, avec l’aide d’une subvention du Conseil des Arts du Canada, Jutra part pour l’Europe où il se lie d’amitié avec Rouch et le réalisateur François Truffaut, qui produit Anna la bonne (1959), un court-métrage de Jutra mêlant documentaire et fiction, basé sur un poème de Jean Cocteau. Il voyage ensuite en Afrique centrale avec Rouch et y filme un documentaire sur le peuple du Niger, une expérience qu’il racontera dans une longue chronique en trois parties intitulée « En courant derrière Rouch », publiée en 1960 dans le magazine français les Cahiers du cinéma. Le documentaire Le Niger, jeune république, première exploration du cinéma direct par Jutra, est terminé à l’ONF et sorti en 1961.

Cinéma direct et révolution tranquille

Après son retour à Montréal, Jutra se joint à un groupe de jeunes cinéastes québécois actifs au sein de l’ONF et comptant notamment dans leurs rangs Michel Brault, Pierre Perrault, Gilles Carle, Marcel Carrier, Claude Fournier et Gilles Groulx. Le groupe révolutionne la pratique, l’éthique et l’approche artistique du cinéma documentaire tout en capturant les multiples facettes de la révolution tranquille qui émerge alors au Québec. Il participe à la cinématographie et au montage d’un des films emblématiques du mouvement du cinéma direct au Québec, La Lutte (1961), un documentaire amusant sur le catch qu’il coréalise avec Brault, Carrière et Fournier. Il est également derrière la caméra lors du tournage de Golden Gloves (1961), de Gilles Groulx, et d’À Saint-Henri le cinq septembre (1962), d’Hubert Aquin. Il coréalise Québec U.S.A. ou l'invasion pacifique (1962) avec Brault, et scénarise et monte Les Enfants du silence (1962), de Brault, un documentaire touchant sur les enfants sourds.

À tout prendre et les années 1960

Jutra réalise ensuite son premier long-métrage à l’extérieur de l’ONF, À tout prendre (1963), financé indépendamment avec un budget 60 000 $. Après avoir tenté d’appliquer l’approche et l’esthétique du cinéma direct à son film de fiction, À tout prendre, Jutra expliquera que l’expérience lui a permis de revivre certains événements de sa vie, à la manière de Rouch. Autobiographie réalisée dans le style de la nouvelle vague et sur le mode de la fiction, À tout prendre aborde divers thèmes allant de l’amour interracial, à l’homosexualité en passant par la vie de bohème. Avec Le Chat dans le sac (1964), de Groulx, ce film lance le « nouveau cinéma » québécois. À tout prendre est célébré par la critique aux États-Unis et en Europe et est cité avec admiration par des cinéastes tels que John Cassavetes, Jean Renoir et Bernardo Bertolucci (La scène de fin du film, au cours de laquelle le personnage incarnant Jutra pénètre en marchant dans une rivière, laissant présager une noyade, préfigure étrangement sa mort.)

Accablé par les dettes après la sortie d’À tout prendre, Jutra louvoie d’un projet à l’autre durant la plus grande partie des années 1960. Il réalise alors un certain nombre de films pour l’ONF, en particulier Rouli-roulant/ The Devil’s Toy (1966), un savoureux documentaire factice et insolent sur les méfaits de la planche à roulettes qui n’est rien d’autre qu’un traité sur l’intolérance des adultes à l’égard des jeunes, et Comment savoir (1966), un documentaire prisé sur l’éducation.

Après avoir enseigné l’écriture de scénarios pendant un an à l’Université de Californie à Los Angeles (UCLA), il retourne au Québec et participe, avec Denys Arcand, Gérald Godin et Marcel Dubé, au scénario du premier long-métrage de fiction de Brault, Entre la mer et l’eau douce (1967) puis joue dans Le viol d'une jeune fille douce (1968), Gilles Carle. En 1969, il réalise Wow, un documentaire expérimental sur la vie et les rêves de neufs adolescents.

Mon oncle Antoine et le début des années 1970

Jutra réalise ensuite Mon oncle Antoine (1971), basé sur le scénario autobiographique de Clément Perron, un jeune homme qui découvre la vie d’adulte dans une petite ville minière du Québec avant la révolution tranquille. Le film est un succès aux États-Unis, au Royaume-Uni et en France ainsi qu’au Canada anglais mais il rencontre un accueil mitigé au Québec où certains lui reprochent de ne pas offrir de message politique alors que la province sort juste de la Crise d’octobre. Le film remportera néanmoins vingt prix internationaux et huit prix au Palmarès du film canadien, notamment celui du meilleur long-métrage et du meilleur réalisateur.

Le film suivant de Jutra, Kamouraska (1973), est une coproduction Canada-France et, à l’époque, le film canadien le plus cher jamais réalisé. Basé sur un roman d’Anne Hébert sur la période somptueuse et portant à l’écran Geneviève Bujold, le film est redécoupé par les producteurs français et sera un échec au box-office et sous la plume des critiques. Après cette déception, Jutra enchaîne avec Pour le meilleur et pour le pire (1975), une comédie sur le mariage qui sera également mal accueillie. Jutra se retire alors des devants de la scène et enseigne le théâtre et l’art dramatique pendant un an au Cégep Lionel-Groulx à Sainte-Thérèse, au Québec.

Carrière dans le Canada anglais

Séparatiste autoproclamé, Jutra refuse l’offre qui lui est faite d’être nommé membre de l’Ordre du Canada en 1972, déclarant qu’il ne croyait pas en un Canada bilingue et uni et se disant préoccupé pour « la survie du Québec ». Il fait également partie du groupe de cinéastes québécois qui boycottent la cérémonie de remise des prix du Palmarès du film canadien en 1973, déclarant que la culture française et la culture anglaise ne pouvaient cohabiter « sous le même toit » au Canada.

Cependant, confronté à des difficultés pour réunir les fonds nécessaires pour ses projets au Québec (il pose un jour la question à un journaliste : « Si je suis si bon, pourquoi m’est-il si difficile de financer mon prochain film? »), il travaillera beaucoup côté Canada anglais dans les années qui suivent. Ses diverses fictions en anglais pour la CBC – le téléfilm Dreamspeaker (1977), dans lequel joue le jeune Ian Tracey, Ada (1977) et Seer Was Here (1978), deux films de fiction d’une heure produits pour la série For the Record de la CBC et The Wordsmith (1979), d’après un scénario de Mordecai Richler – font partie des meilleurs films canadiens jamais réalisés pour la télévision.

Il revient au long-métrage avec Surfacing (1980), tiré du roman de Margaret Atwood, qui sera un échec auprès des critiques et un revers commercial. L’enthousiasme, la sensibilité et l’ironie de Jutra brillent pourtant dans son film suivant, By Design (1981), tourné à Vancouver, un portrait plein d’humour d’un couple de lesbiennes qui tentent de devenir parents.

Fin de carrière et maladie d’Alzheimer

Au début des années 1980, Jutra apprend qu’il est atteint des débuts précoces de la maladie d'Alzheimer. Il continue néanmoins à travailler à son rythme, sortant une nouvelle version (« director’s cut ») de Kamouraska longue de 173 minutes en 1983 et revenant au Québec pour réaliser La Dame en couleurs (1984), un film cauchemardesque sur un groupe d’orphelins qui bâtissent une société secrète au sein d’un hôpital psychiatrique dans les années 1940. Il fait aussi quelques apparitions sur les écrans dans de petits rôles secondaires – son dernier comme docteur annonçant un diagnostic de maladie d’Alzheimer à son patient dans Sonia (1986), de Paule Baillargeon.

Décès

Dans l’une de ses dernières interviews, Jutra déclare « Je suis un éternel enfant. Mais de plus en plus, je discerne quelque chose de noir dans ma vie. » [Trad. libre] Après avoir souffert des effets de la maladie Alzheimer pendant plusieurs années, il disparaît le 5 novembre 1986. On découvre à son domicile plusieurs notes faisant allusion à une « décision » et à un « départ ». Le 19 avril 1987, après des mois de mystère et de spéculations publiques, son corps est retrouvé dans le Saint-Laurent à Cap-Santé, près de Québec. Dans un compartiment de sa ceinture sera retrouvé un bout de papier portant l’inscription « Je m’appelle Claude Jutra ».

Héritage

Jutra occupe une place capitale dans le cinéma québécois, tant par l'originalité de son œuvre que par son destin. Après la mort de Jutra, Michel Brault remarquera : « J’ai tout appris de Claude.C’est Claude qui était le génie.Je ne faisais que suivre ». Jay Scott, critique de film au Globe and Mail, déclara que Jutra restera « l’un des monuments de l’histoire du cinéma canadien » [Trad. libre].

Plusieurs endroits au Québec et au Canada, ainsi que des prix et des bourses, portent le nom du cinéaste en son honneur. En 1987, un théâtre à la Cinémathèque Québécoise a été baptisé en son nom, tout comme un parc sur la rue Prince-Arthur, à Montréal, en 1997.

En 1993, la Guilde canadienne des réalisateurs crée le Prix Claude-Jutra, décerné lors de la cérémonie des prix Génie (rebaptisés plus tard les prix Écrans canadiens) pour récompenser les réalisations exceptionnelles des nouveaux cinéastes. En 1999, un groupe de producteurs québécois dirigés par Roger Frappier créent le Prix Jutra pour célébrer le meilleur du cinéma québécois et protester contre ce qu’ils perçoivent comme le parti pris des Génies pour le cinéma canadien anglais.

En 2000, Mon oncle Antoine est déclaré Œuvre magistrale par le Trust pour la préservation de l'audiovisuel. Le film demeure en première place des listes qui rassemblent les plus grands films canadiens de tous les temps. En 2002, l’ONF sort Claude Jutra: An Unfinished Story, un documentaire de Paule Baillargeon, récompensé par un prix Gemini, qui relate la vie et la carrière du cinéaste et porte à l’écran des interviews avec plusieurs de ses amis et collègues, comme Bernardo Bertolucci, Michel Brault, Geneviève Bujold et Saul Rubinek.

Voir aussi : Le cinéma québécois.

Prix

Amateur (Mouvement perpétuel), Palmarès du film canadien (1950)

Prix spécial (A Chairy Tale), Prix BAFTA (1958)

Meilleur film dans la catégorie des films d’art et expérimentaux (A Chairy Tale), Palmarès du film canadien (1958)

Meilleur film canadien (À tout prendre), Festival du film de Montréal (1963)

Meilleure réalisation de long-métrage (À tout prendre), Palmarès du film canadien (1964)

Meilleur film culturel et éducatif (Comment savoir), Festival du film de Venise (1966)

Prix de la meilleure réalisation (Mon oncle Antoine), Palmarès du film canadien (1971)

Prix du meilleur film (Mon oncle Antoine), Palmarès du film canadien (1971)

Meilleur long-métrage (Mon oncle Antoine), Festival international du film de Chicago (1971)

Prix Victor-Morin, Société Saint-Jean-Baptiste (1972)

Meilleur réalisateur – Films autres que les longs-métrages (Dreamspeaker), Palmarès du film canadien (1977)

Prix Albert-Tessier, Gouvernement du Québec (1984)

Médaille de la Révolution tranquille, Gouvernement du Québec (2011)