Bande dessinée francophone la

Créé en 1879 par Hector Berthelot, puis repris par Joseph Charlebois en 1904 dans le quotidien montréalais La Presse, le Père Ladébauche marque le début de l'histoire officielle de la bande dessinée au Québec, plus de 21 ans avant le début de la période moderne de la bande dessinée franco-belge en mai 1925, lors de la création de Zig et Puce d'Alain Saint-Ogan ! Repris à nouveau par Albéric Bourgeois, à partir de 1905, Le Père Ladébauche connaîtra une longue carrière qui se terminera en 1957. Premier héros très caractéristique de la bande dessinée québécoise, il est tout d'abord illustré comme un bourgeois typique, à chapeau rond, monocle et canne. Puis, dans les années 30 - grande époque de la littérature du terroir, il revêt l'allure d'un paysan à ceinture fléchée avec sa tuque et sa pipe de plâtre. De manière générale, les personnages de cette époque sont extrêmement fidèles au caractère du Québécois moyen: rural et simple. Autre création d'Albéric Bourgeois, Les Aventures de Timothée, publiées dans le quotidien La Patrie à partir du 30 janvier 1904.

C'est dans ce même journal qu'Albert Chartier (né en 1912) commence sa carrière professionnelle d'auteur de bande dessinée avec la publication de Bouboule. Ce n'est toutefois qu'à partir de novembre 1943 que Chartier s'impose avec la création d'Onésime. Ce personnage voit le jour dans le Bulletin des agriculteurs et connaît la plus longue carrière de l'histoire de la bande dessinée du Québec, puisque ses aventures sont encore publiées aujourd'hui, toujours sous la plume de son créateur. En reconnaissance de son immense influence pour la bande dessinée québécoise, Chartier a été fait docteur honoris causa par l'U. du Québec à Hull en octobre 1999. Tout comme la presse canadienne-anglaise, les quotidiens du Québec publient, chaque fin de semaine, des suppléments illustrés. Malgré l'omniprésence des strips américains qui envahissent les pages de ces suppléments, plusieurs auteurs francophones y proposent des histoires originales dès 1909. On remarquera, p. ex., Vic Martin et les aventures de L'oncle Pacifique dans les pages du Petit Journal. Les noms de Yvette Lapointe (Les Petits espiègles), Tom Lucas (Casimir), Arthur Lemay (Aventures de Timothée), René Boivin (qui signe les textes de Bouboule d'Albert Chartier) sont parmi les rares que l'on retrouve pendant toute la décennie dans les illustrés de fin de semaine.

Vers le milieu du siècle, deux facteurs vont avoir une influence déterminante sur le développement de la bande dessinée au Québec. D'une part, l'adoption par le gouvernement canadien du War Exchange Conservation Act, durant la Seconde guerre mondiale, freine considérablement l'importation des strips, permettant du même coup une recrudescence de création originale made in Québec. Après la guerre, c'est la censure religieuse qui infléchit considérablement la création québécoise. La revue Hérauts, parue à partir d'avril 1944, est consacrée à la réédition en français de bandes dessinées américaines d'allégeance catholique. En 1947, cette revue fait son entrée dans le système scolaire de la province et s'associe à des publications religieuses pour préserver la morale des enfants contre l'abrutissement et la corruption des valeurs qu'entraînent les comics-strips américains et les revues frivoles françaises.

Le renouveau

Il faut attendre les années 60 et la Révolution tranquille pour assister à un nouvel élan de création originale dans la bande dessinée québécoise. Les nouveaux talents explorent alors de nouvelles avenues, aussi bien du point de vue de la scénarisation et de l'illustration, que de celui des thèmes exploités. Dans le vent contestataire des années 60, les histoires, qui dépeignent souvent une société écrasante et en pleine mutation, sont, en effet, empreintes de fatalisme.

En parallèle avec les courants contestataires d'Europe et des États-Unis, paraissent au Québec des revues aux noms évocateurs comme Ma(r)de in Québec, L'Hydrocéphale illustré, La Pulpe, B.D, L'Écran. Le très actif groupe Chiendent réussit, quant à lui, l'exploit de placer quelques bandes dues à des auteurs locaux dans Perspectives, supplément illustré du quotidien La Presse et du Dimanche-Matin. C'est alors qu'apparaissent, pour la première fois, les noms de ceux et celles qui feront la bande dessinée des 20 années suivantes: Jacques Hurtubise, Réal Godbout, Gilles Thibault, Jacques Boivin. On délaisse alors le public traditionnel, p. ex. les enfants, pour se lancer dans l'expérimentation graphique et la contestation sociale. Le groupe de L'Hydrocéphale entêté se donne la mission de faire connaître la bande dessinée québécoise par tous les moyens: revue, comic book, guide à l'intention des auteurs spécialisés, expositions au Québec, au Canada et aux USA, ainsi que la fondation d'un collectif d'auteurs, la coopérative Les Petits dessins. Grâce au quotidien Le Jour, on publie en 1974, mais pendant quelques mois seulement, six bandes quotidiennes exclusivement réalisées par des auteurs québécois.

Le lectorat de la bande dessinée est toutefois extrêmement limité pour un si vaste territoire. La plupart des revues sont éditées le temps de quelques numéros, dans le meilleur des cas sur quelques années, et sporadiquement. C'est en 1979 que paraît la désormais célèbre revue d'humour social et satirique Croc. Fondé et animé par Jacques Hurtubise, Pierre Huet et Hélène Fleury, cette revue est le creuset de nombreux talents et est un modèle de longévité puisqu'il ne cesse ses activités qu'en 1994, après plus de 189 numéros. Les Réal Godbout, Pierre Fournier, Jean-Paul Eid, Claude Cloutier, Caroline Merola, Serge Gaboury, Lucie Faniel et de nombreux autres profitent de ce tremplin pour épanouir leur talent. Croc donnera naissance à une autre revue, celle-ci exclusivement consacrée à la bande dessinée, Titanic. D'autres talents s'exercent dans ces nouvelles pages. Rémy Simard, Garnotte, Patrick Henley (Henriette Valium), Jules Prud'Homme et Sylvie Pilon ne sont que quelques-uns des dessinateurs que dénicheront Huet et Hurtubise.

En 1987 apparaît Safarir, concurrent direct de Croc. Contrairement à Croc qui se réclamait de l'hebdomadaire français Hara-Kiri, Safarir se fait le porte-parole de l'humour à l'américaine de style MAD. Le foisonnement de revues régionales consacrées à la bande dessinée du Québec au début des années 80 créé un véritable catalyseur d'énergie pour les auteurs. Des associations d'auteurs (p. ex., BD Estrie, ScaBD et ACIBD) regroupent les auteurs en chapelles qui ne réussissent jamais à s'unir pour constituer une association nationale susceptible de défendre leurs intérêts communs.

Dès le milieu des années 80, des maisons d'édition spécialisées en bande dessinée ouvrent leurs portes à des publications plus professionnelles. Les Éditions du Phylactère, Éditions KamiCase (qui sont depuis partie intégrante des Éditions du Boréal), Éditions Mille-Iles, Soulières Éditeur (anciennement Éditions Falardeau) côtoient des maisons plus modestes telles que D'Amours, Romanichels, Raz-de-Marée.

La fin du XXe siècle

Du milieu des années 80 au début des années 90 survient un grand vide du côté de l'édition, tant au Québec qu'en Europe ou aux États-Unis. Dans ce contexte, et bien qu'il existe déjà depuis les années 60, le phénomène des fanzines (littéralement magazines de fanatiques) devient beaucoup plus important. Les fanzines sont de petits albums ou revues, en général photocopiés à la main, économiques et simples à produire par l'auteur lui-même et distribués sous le manteau. Les jeunes auteurs en mal de maisons d'édition exercent leur talent dans un foisonnement de publications dites alternatives. Depuis, cette forme de publication s'est raffinée et certaines paraissent plus régulièrement. Les revues Spoutnik, EXIL, Gratte-Cellules, FishPiss, Guillotine, Tabasko, Mr.Swiz, Baloney Comix ne sont que quelques-unes de ces parutions originales et très diversifiées tant du point de vue qualitatif qu'éditorial.

C'est grâce à ces fanzines que le public découvre le talent de Julie Doucet, d'Henriette Valium, de Jean-Pierre Chansigaud, de Marc Tessier et d'Alexandre Lafleur, de Leif Tande, de Fidèle Castrée, d'Hélène Brosseau, d'Éric Thériault, de Grégoire Bouchard, de Leanne Franson et combien d'autres! L'activité soutenue des maisons d'édition spécialisées, auxquelles se rajoute à la fin des années 90 L'Oie de cravan, l'accroissement de la qualité des albums et l'effervescence des auteurs valent à ces derniers d'être invités d'honneur au prestigieux Festival international de la bande dessinée d'Angoulême (France), en janvier 2000. La Fondation du 9e art, vouée au développement et à l'épanouissement de la bande dessinée francophone en Amérique du Nord et mandatée par le gouvernement du Québec, y envoie une délégation de 28 auteurs, libraires et éditeurs spécialisés. La bande dessinée du Québec suscite alors une immense curiosité en Europe en proposant une approche et un style au confluent des courants traditionnels tout en préservant l'essence de sa créativité.

Parmi les événements importants consacrés à la bande dessinée au Québec, mentionnons le Festival de la bande dessinée francophone de Québec qui se tient, chaque printemps, dans la Vieille Capitale. Autre événement original, la Zone internationale du neuvième art (ZINA) propose au grand public une nouvelle façon de lire et de produire la bande dessinée via les nouvelles technologies.

De même, on remarque un attrait soutenu de la part des auteurs de bande dessinée pour les nouvelles technologies. La création en direct sur Internet est de plus en plus fréquente. Les précurseurs, Nicolas Lehoux (Leou) de Phylactère Cola, Thierry Gagnon, le Groupe Alliage sont bientôt rejoints par des auteurs plus classiques, tel André-Philippe Côté (Baptiste), qui décident d'ajouter à leur portfolio une production originale et exclusivement créée pour Internet.

Parallèlement à cette effervescence, de plus en plus d'agences de communication utilisent la bande dessinée afin de produire des campagnes d'information et de promotion d'un style nouveau. Malgré l'absence quasi totale de regroupement, qui favoriserait le soutien gouvernemental à la création en bande dessinée, l'arrivée dans le paysage culturel d'organisations vouées au développement de la littérature de narration graphique permet aux auteurs de bénéficier de nouvelles vitrines publiques. Au début du troisième millénaire, les auteurs de bande dessinée du Québec prouvent leur polyvalence alors que l'industrie de la bande dessinée québécoise trouve de plus en plus d'écho dans le monde.