Auld Lang Syne a été décrite, à juste titre, comme la chanson que personne ne connaît, mais que tout

l'univers anglophone chante pour dire adieu à l'année qui se termine et saluer celle qui débute.

Cette chanson conjugue avec bonheur une note de convivialité et un sens poignant de perte, l'humeur qui

convient tout à fait à la veille du jour de l'An quand nos pensées sont suspendues entre regret et

attente.

Le poèt écossais Robbie Burns.

La version qui est fredonnée aujourd'hui vient d'une ancienne chanson remaniée par un barde écossais du

XVIIIe siècle, Robbie Burns, «une chanson de jadis», dit-il, qu'il a entendu interpréter par un vieil

homme et qu'il a améliorée en lui donnant les paroles que nous chantons maintenant, enfin... que nous

essayons de chanter.

«Should auld acquaintance be forgot
And never brought to mind?
Should auld acquaintance be forgot
And auld lang syne?»

Ce dernier vers devrait-il être : «And days o' lang syne», comme Burns l'a écrit à l'origine ou sa

première version «For auld lang syne»? Et qu'est-ce que ça veut dire? «Auld lang syne» se traduit

littéralement par «old long since» (vieux depuis longtemps) ou en termes plus compréhensibles par «and

days of long ago» (et les jours longtemps passés).

Guy Lombardo entend cette chanson pour la première fois alors que ses frères et lui, musiciens

adolescents, sont en tournée dans les campagnes environnantes de London, sa ville natale en Ontario,

fondée par des Écossais. Dans l'un de ces charmants amalgames ethniques qui constituent l'expérience

canadienne, les patrimoines écossais et italien se fondent en un cocktail unique.

Carmen, Guy et Lebert Lombardo.

Gaetano, le père de Guy, a décidé que la musique jouerait un rôle déterminant dans la vie de tous ses

enfants. À l'école, Guy met sur pied un quatuor qui joue à l'occasion des rencontres sociales à

l'église. En 1919, à l'âge de 17 ans, Guy a déjà quitté l'école avec ses deux frères, Carmen et Lebert,

pour travailler comme musiciens. En 1924, ils se rendent à Cleveland en autobus et jouent au Claremont

Inn. Louis Bleet, le propriétaire du club de nuit, suggère que le groupe se donne un nom plus accrocheur

que «Lombardo Brothers Orchestra» et c'est la naissance des «Royal Canadians». C'est aussi Bleet qui

conseille à l'orchestre de jouer doucement, ce qui va lui donner un son particulier. Puis, lorsque Guy

déclare à Bleet qu'il est impossible de jouer toutes les chansons que lui demande le public, Bleet lui

suggère de faire un pot-pourri. C'est cette formule qui fera la renommée de l'orchestre.

En 1927, Guy déménage le groupe à Chicago, où il joue devant des salles vides jusqu'à ce qu'il persuade

la station radiophonique locale de diffuser à partir du club de nuit. L'émission suscite un déluge

d'appels à la station de radio, et le club fait salles combles.

En octobre 1929, les Royal Canadians déménagent à New York et jouent au Roosevelt Grill, une salle à

deux niveaux avec une deuxième piste de danse. Quand le Grill ferme ses portes, l'orchestre s'installe

au Waldorf Astoria, là où sont tournées les populaires émissions télévisées de la veille du jour de

l'An.

Lombardo crée un son qui est indéniablement le sien : lent, rythmé et, surtout, agréable à danser.

Beaucoup trouvent sa musique sentimentale, mais Louis Armstrong - pas le moindre! - parle du frisson

qu'il a ressenti en entendant Lombardo à la radio : «C'était la plus douce des musiques de ce côté-ci du

paradis... Guy Lombardo nous envoûtait.» Lombardo finit par vendre le nombre phénoménal de 450 millions de

disques et enregistrer des cotes d'écoute sans précédent à la radio et à la télévision. Il lance quelque

400 succès, dont plusieurs, tels que Seems Like Old Times et Return to Me, ont été écrits par son frère

Carmen. Lombardo figurerait sûrement sur la liste la plus sélective de candidats au titre du «Canadien

le plus connu de tous les temps».

Quand l'orchestre s'installe à New York, sa popularité est telle que deux stations de radio se disputent

ses services. La veille du jour de l'An 1929, Lombardo quitte les ondes de CBS juste avant minuit pour

apparaître aussitôt après à NBC. Pour faire le pont, il choisit la vieille mélodie qu'il a apprise chez

lui, Auld Lang Syne.

Guy Lombardo dans son rôle familier, le soir du réveillon.

Même ceux qui trouvent que Lombardo fait de la musique à l'eau de rose regardent avec vénération

l'orchestre faire le compte à rebours des dernières secondes avant le Nouvel An. Le magazine Life a

écrit que si Lombardo ne jouait pas Auld Lang Syne, le public américain ne croirait pas que la nouvelle

année était vraiment arrivée.

Lombardo s'étonne que tout le monde trouve aussi brillant le fait de jouer Auld Lang Syne. Les Écossais,

dans son Canada natal, le chantent depuis des années.

Et quelle chanson appropriée que celle-là! Elle évoque un parfum du passé, le souvenir des vieilles

amitiés qui ne meurent jamais, les vieilles amours qui restent jeunes et les couleurs chatoyantes des

rêves de jeunesse.