Il y a plus de 3000 ans, les peuples autochtones de la côte de la Colombie-Britannique et des régions environnantes de l’État de Washington et du sud-est de l’Alaska, comme les Haidas et les Kwakiutls, ont développé des traditions artistiques qui sont réputées dans le monde entier pour leur style et leur originalité. Les masques et les mâts totémiques, au design élaboré et réalisé avec savoir-faire, qui personnifient l’art autochtone de la côte nord-ouest, ayant grandement inspiré de grands artistes abstraits américains comme Barnett Newman, sont à l’origine de la renaissance de l’artisanat sur la côte nord-ouest depuis 30 ans, et ont façonné l’œuvre contemporaine d’artistes autochtones comme Brian Jungen, qui travaille surtout dans le milieu de l’art occidental conventionnel.


Les objets conçus suivant ces traditions le sont selon des règles tellement établies et présentent des caractéristiques si évidentes qu’une fois qu’on en a saisi les principes de base, on peut les identifier sans peine. Le style linéaire et configuratif est l’élément essentiel de l’art de la côte nord-ouest. Au tournant du XXe siècle, son utilisation s’est répandue aux régions du sud. Il représente la force positive de la peinture, de la sculpture en relief et de la gravure. La structure linéaire et configurative consiste en des lignes continues, coulantes, courbes, qui tournent, s’enflent et rapetissent d’une manière précise. Elle sert à exécuter des compositions abstraites, mais aussi à esquisser des silhouettes et à tracer des éléments imbriqués dans d’autres motifs. Partout dans la région, des objets spéciaux ont été, et sont toujours, fabriqués dans le but de représenter les privilèges et les droits acquis de leur propriétaire. Bien que les manières d’établir la parenté varient d’un groupe à l’autre, les peuples affirmant avoir les mêmes ancêtres revendiquent aussi des droits sur des territoires ancestraux, des pouvoirs spirituels, des noms, des chants, des danses, des emblèmes et autres « possessions » qui contiennent et révèlent tout à la fois la richesse et l’identité de leur famille.

Potlatchs

Les potlatchs sont des événements officiels au cours desquels est célébrée en grande pompe la passation de noms, de droits et de privilèges d’une génération à l’autre. Ces privilèges, et les objets qui les accompagnent, sont présentés au public, et leur transfert s’inscrit dans la mémoire collective de la communauté assistant au potlatch. Une autre caractéristique du potlatch est la distribution d’objets de valeur, comme la nourriture, les emblèmes et, depuis peu, l’argent par les hôtes aux invités, parmi lesquels se trouvent des gens d’autres villages et d’autres bandes. En acceptant ces cadeaux, les invités confirment à leurs hôtes qu’ils transmettent leur héritage d’une manière adéquate.

Emblèmes

Les emblèmes, ou art héraldique, sont des objets associés au potlatch. L’emblème lui-même est un concept faisant habituellement, mais pas toujours, allusion aux animaux (réels et imaginaires, p. ex. les oiseaux de tonnerre) qu’on représente de façon convenue. Les détails des images emblématiques sont très variés, répondant à des préférences individuelles ou stylistiques. Les représentations d’animaux dans l’art de la côte nord-ouest ne sont pas toutes emblématiques. Parmi les objets de ce type les plus courants, on note les totems, les façades ornementées des habitations et les cloisons (séparant les pièces), les robes de cérémonie et les coiffures, les houlettes, les plats, les cuillères et les louches pour les repas. Les emblèmes sont jalousement gardés : ils constituent des legs ancestraux qui, à une époque mythique, ont été acquis auprès d’animaux surnaturels ou de représentations d’êtres surnaturels et que les descendants ont le devoir de conserver indéfiniment. Afficher les emblèmes d’une autre bande est une insulte à l’intégrité et à l’identité de ce groupe.

Danses d’hiver

Les danses d’hiver, que les Kwakiutl nomment « danses de l’écorce de cèdre » et qui, de nos jours, ont lieu toute l’année, sont des mises en scène très élaborées où des danseurs masqués et des illusions ingénieuses symbolisent la mort et la résurrection et d’autres manifestations surprenantes de pouvoirs et de présences surnaturels. Dans ce contexte, les représentations d’animaux, plus particulièrement les masques, ressemblent à celles du potlatch, mais relèvent d’un concept différent. Lors de ces rituels, les rencontres avec les puissances surnaturelles se manifestent par une possession de l’esprit ou une simulation théâtrale (la différence n’est pas toujours évidente pour l’observateur).

Art et chamanisme

Selon les spécialistes, les danses d’hiver proviendraient d’anciennes visions d’esprits protecteurs, très développées parmi les chamans (guérisseurs mystiques). L’expérience visionnaire est décrite comme l’apparition, lors d’un rêve ou d’une transe, d’une aide ou d’une protection spirituelle prenant la forme d’un animal. Le rêveur en tire des connaissances et des pouvoirs spéciaux. Les chamans de la côte nord-ouest utilisaient des objets particuliers, souvent faits de bois, d’ivoire ou d’os, symboles commémoratifs de leurs aides spirituelles. Parmi ces objets, on trouve des amulettes, des capteurs d’âme (objets sculptés de forme tubulaire qu’on croit être des récipients pour les âmes perdues) et des crécelles sphériques représentant le visage de Janus, qui figurent parmi les chefs-d’œuvre de l’art de la côte nord-ouest (voir chaman).

Artistes

Les sociétés autochtones de la côte nord-ouest du Canada sont uniques en ce sens qu’elles subvenaient aux besoins d’un groupe d’artistes professionnels masculins qui étaient, pour l’essentiel, dispensés de la quête de nourriture grâce au soutien de riches mécènes qui commandaient des œuvres pour les potlatchs et les danses d’hiver. Même si la plupart des hommes fabriquaient des objets pour leur usage personnel ou celui de leur famille, il semble que c’est aux spécialistes qu’on doit les objets d’art exceptionnels conservés précieusement dans les musées. Dès leur jeunesse, ces artistes étaient les apprentis d’un maître qui, la plupart du temps, était un proche parent, comme un oncle ou leur père. En plus de fabriquer des objets, ils étaient responsables de l’art scénique des rituels. Si toutes les femmes tissaient (des paniers et des étoffes), certaines d’entre elles, une fois leurs enfants élevés, se spécialisaient comme le faisaient les hommes.

Art des femmes

Pour le tissage, les autochtones utilisaient toutes les techniques en usage ailleurs en Amérique du Nord, sauf celle du tissage en lices. Les Tlingits, un peuple de l’intérieur des terres, excellaient dans la fausse broderie; les Haidas, dans les chapeaux de racines d’épinette « exclusifs »; les Salish de la Côte, dans l’imbrication d’écorce de merisiers sur les paniers torsadés; les femmes nuu-cha-nulth (Nootkas ou de la côte ouest), dans les chapeaux d’écorce de cèdre avec pointe en forme d’oignon, recouverts de brins de xérophile représentant des scènes typiques de chasse à la baleine.

Au XIXe siècle, une technique de tissage à la structure linéaire et configurative unique se développe dans le nord et devient la spécialité des Tlingits Chilkat. Les couvertures chilkat sont l’exemple le plus apprécié de l’art du tisserand : même les chefs des bandes éloignées du sud, comme les Kwakwaka’wakw du sud (Kwakiutls), les portent. La chaîne est faite d’écorce de cèdre déchiquetée, tressée avec de la laine de chèvre de montagne, et la trame est de pure laine. La chaîne est suspendue à une barre horizontale, et les fils de trame double sont tissés en travers. Les dessins sont de type linéaire et configuratif, calqués sur les tableaux à motifs peints par les hommes (voir chilkat, couverture).

Les Salish de la côte fabriquent des couvertures en sergé tressé à motifs géométriques avec de la laine de chèvre, du duvet de phléole des prés et, semble-t-il, du poil d’un petit chien soyeux, disparu depuis les premiers contacts avec les Européens. Dans les années 1980, des femmes de la communauté de Musqueam, près de Vancouver, relancent l’art de fabriquer des couvertures en sergé tressé. Avec l’introduction du mouton domestique, vers 1850, et des techniques écossaises de tricot, les femmes salish de la côte commencent à tricoter des chandails cowichans, devenus depuis une industrie artisanale prospère. De plus, la fabrication de paniers se poursuit activement parmi les femmes salish de la côte et nuu-cha-nulth, et connaît un regain d’intérêt parmi les Tsimshians et les Haidas. Les couvertures tissées ont depuis été remplacées par les couvertures de laine de la Compagnie de la Baie d’Hudson, autant pour les danses que pour les cadeaux de potlatch. Les emblèmes étaient cousus sur les couvertures de laine, avec des boutons, des coquillages ou des appliqués.

Styles

Dans l’art autochtone de la côte nord-ouest, selon un ensemble de conventions, les parties d’animaux représentent ces animaux en entier (p. ex. le bec du corbeau, les dents du castor et les nageoires caudales des baleines). Il arrive fréquemment que deux animaux partagent un même corps ou que la tête, la colonne vertébrale ou la grande arête d’un animal soit fendue afin de créer deux profils bilatéralement symétriques. Certains membres et organes d’animaux changent de place; d’autres se trouvent à l’intérieur d’autres animaux ou sont entrelacés avec ceux-ci. Toutes ces conventions sont d’une complexité formelle et iconographique remarquable.

Le thème de la transformation ou de la métamorphose des êtres vivants de la terre, de la mer et du ciel, et, au bout du compte, du passage du monde des vivants à celui des morts, est souvent présenté lors des danses d’hiver, mais on en trouve des manifestations évidentes dans d’autres iconographies de la côte nord-ouest. Dans un type particulier de masque à double visage transformable, un mécanisme actionné par des cordes permet d’ouvrir le visage externe (habituellement une tête d’animal) pour révéler un visage humain. Souvent, les masques ont des pièces mobiles : les yeux et la mâchoire, par exemple.

On a relevé trois styles principaux d’art autochtone de la côte nord-ouest : ceux du nord, du centre et du sud, qui correspondent à peu près aux principales divisions culturelles utilisées par les anthropologues.

Nord de la province

On trouve dans le nord de la province, dont font partie les Tlingits, les Haidas, les Tsimshians, les Nishgas, les Gitksans, les Haislas et les Heiltsuks (Bella Bella), un style particulier de peinture, de gravure et de sculpture en relief en deux dimensions suivant une esthétique linéaire et configurative. Les compositions de ce type datant du XIXe siècle se trouvent surtout sur les façades des habitations, les cloisons et les emblèmes des chefs. Les œuvres des maîtres de l’esthétique linéaire et configurative du XIXe siècle sont identifiées selon les principes appliqués par les spécialistes actuels de l’histoire de l’art.

Dans la peinture linéaire et configurative, on trouve une combinaison de trois couleurs : des lignes principales noires (traditionnellement tracées à l’aide de charbon et de lignite), des lignes secondaires rouges (ocres) et des éléments tertiaires bleu-vert (des minéraux à base de cuivre). Les pigments étaient mélangés avec une substance dérivée d’œufs de saumon séchés, et les pinceaux sont faits de poils de porc-épic. Les motifs étaient exécutés à main levée, quoiqu’on avait souvent recours à des gabarits pour les formes ovoïdes, très fréquentes.

Au moment des premiers contacts avec les Européens, on a découvert un style de peinture très élaboré dans le nord, dans lequel les motifs peints s’étendent jusqu’aux limites de l’objet (de manière variable selon la nature de l’objet décoré). Tous les éléments de ces motifs s’harmonisent selon une esthétique à la fois subtile et complexe.

On trouve aussi des structures linéaires et configuratives dans les sculptures nordiques, dont les totems, les coiffures, les masques, les crécelles, les canoës, les rames, les bâtons, les bols, les plats et les boîtes de types variées. Dès le début du XIXe siècle, les sculpteurs haidas commencent à travailler avec un schiste ampéliteux mou (l’argilite) et à fabriquer des curiosités pour les marins et les marchands, et ensuite pour les colons et les touristes.

Centre de la province

En 1880, les peuples Kwakwaka’wakw et Nuu-Chah-Nulth adaptent les éléments de la peinture linéaire et configurative nordique au style préhistorique des anciens Wakashans. Les Nuu-Chah-Nulth développent une combinaison unique de structures linéaires et configuratives, et d’éléments géométriques et naturalistes. Les Kwakwaka’wakw gardent un style exubérant et haut en couleur. Au début du XXe siècle, ils ajoutent des pigments orange, jaunes et verts à leur palette. Les Nuxalks (Bella Coolas) empruntent de nombreux éléments stylistiques et cérémoniels à leurs voisins, créant un style facilement reconnaissable aux traits lourds et bulbeux de leurs masques et à l’utilisation caractéristique d’une peinture bleue.

Sud de la province

La peinture et la sculpture en relief de la région des Salish de la côte sont géométriques : cercles, chevrons, croissants, rangées de points, triangles et formes en T. Selon les spécialistes, ces éléments révèlent un type de motif linéaire et configuratif en négatif (en retrait), considéré par certains comme l’ancêtre de la tradition nordique correspondante. On notera également des sculptures d’êtres humains et d’animaux simplifiées et solides : pots, cercueils, poteaux de cimetière et un type de masque unique, le Sxayxway aux yeux globuleux.

Contact avec les Européens

Après des millénaires d’évolution apparemment constante, les traditions et la société artistiques autochtones de la côte nord-ouest sont gravement perturbées, à partir de la fin du XVIIIe siècle, par l’arrivée des Européens. Même si, pendant le premier siècle de contact, l’art et la culture autochtones de la côte nord-ouest sont stimulés par l’argent, la Traite des Fourrures, les outils de métal et d’autres technologies européennes, la population autochtone est décimée et démoralisée par l’alcoolisme et les maladies, par l’imposition des écoles européennes pour les enfants autochtones, par la répression politique et religieuse du potlatch et d’autres formes d’oppression coloniale.

En 1910, la structure sociale et le système de croyances traditionnels des peuples autochtones de la côte nord-ouest sont si bouleversés que des observateurs prédisent leur effondrement total et l’assimilation inévitable de la population restante dans la société canadienne. Excepté dans le cas d’une poignée d’artistes, en particulier dans le centre de la province, qui ont conservé leurs habiletés grâce à la formation traditionnelle d’apprenti, la remarquable tradition développée pendant plus de 3000 ans s’est transformée en production de souvenirs pour quelques rares touristes. Cela semble être la fin d’un des ensembles de réalisations culturelles les plus originaux de l’humanité.

Renouveau contemporain

En 1958, le sculpteur haida Bill Reid (1920-1998) et le sculpteur nimpkish Douglas Cranmer se mettent à reconstituer des habitations traditionnelles et des totems haidas pour le Musée d’anthropologie de l’Université de Colombie-Britannique. Bill Reid est depuis reconnu comme étant le père du renouveau artistique de la côte nord-ouest. Dans les années 1980, environ 200 hommes (et de plus en plus de femmes) produisent activement des œuvres d’art dans tous les styles d’autrefois. Un marché appréciable de collectionneurs s’est créé autour de leurs œuvres. Selon quelques experts, certaines des nouvelles pièces sont à la hauteur du talent technique des maîtres du XIXe siècle.

Des artistes autochtones comme Bill Reid, Robert Davidson, Joe David, Norman Tait, Tony Hunt père, Freda Diesing, Susan Point, Dorothy Grant, Douglas Cranmer et de nombreux autres enseignent aujourd’hui à une nouvelle génération d’artistes, qui vendent leurs œuvres aux collectionneurs, et font des masques, des couvertures et d’autres objets et emblèmes traditionnels, dont des totems, destinés à leur propre peuple. Depuis les années 1980, la palette s’est étendue à l’ensemble du spectre des couleurs, et les artistes se servent de nombreux matériaux, dont la céramique et le verre. Du côté de l’habillement, on trouve autant des survêtements que de la haute couture.

(voir aussi Art Autochtone, Pictogrammes et Pétroglyphes)