Alice Munro, née Alice Laidlaw, nouvelliste (Wingham, Ontario, 10 juillet 1931). Alice Munro est considérée comme l’une des nouvellistes les plus influentes de son époque, non seulement au Canada, mais également partout dans le monde anglophone. En 2013, elle devient la première Canadienne à recevoir le prix Nobel de littérature. L’œuvre de fiction de Munro lui vaut trois prix littéraires du Gouverneur général (1968, 1978, 1986), deux prix Giller (1998, 2004) et le Man Booker International Prize pour l’ensemble de sa carrière en 2009, ainsi que le Canada-Australia Literary Prize, le Commonwealth Writers' Prize (Canada et Caraïbes) et le O. Henry Award aux États-Unis pour un accomplissement soutenu en nouvelles. Parmi ses œuvres, nommons : Dance of the Happy Shades (1968; trad. La danse des ombres : nouvelles, 1979), Lives of Girls and Women (1971), Something I've Been Meaning to Tell You (1974), Who Do You Think You Are? (1978; trad. Pour qui te prends-tu?, 1981), The Moons of Jupiter (1982; trad. Les lunes de Jupiter, 1989), The Progress of Love (1986), Friend of My Youth (1990; trad. Amie de ma jeunesse, 1992), Open Secrets (1994; trad. Secrets de polichinelle, 1995), The Love of a Good Woman (1998; trad. L’Amour d’une honnête femme, 2001), Hateship, Friendship, Courtship, Loveship, Marriage (2001), Runaway (2004), The View from Castle Rock (2006; trad. Du côté de Castle Rock, 2009), Too Much Happiness (2009) et Dear Life (2012). Ses textes sont également publiés dans beaucoup d’anthologies. En 2005, Munro apparait sur la liste des 100 personnes les plus influentes du Times Magazine.

Débuts

Alice Munro naît et grandit dans une campagne agricole de l’ouest de l’Ontario. Elle commence à écrire dès l’adolescence et publie sa première nouvelle, The Dimensions of a Shadow, à 19 ans. Elle rencontre son premier mari, James Munro, à l’Université Western Ontario. Après deux ans d’université, le jeune couple déménage à Vancouver. En 1963, il s’installe à Victoria et collabore à l’ouverture d’une librairie, la Munro’s Books, et surtout à la parution applaudie du premier recueil de nouvelles d’Alice. Ses œuvres sont diffusées dans des revues littéraires canadiennes (Tamarack Review; Canadian Forum) et à l’émission « Anthologies », diffusée sur les ondes de la CBC, et dont le producteur, Robert Weaver, joue un grand rôle dans l’approbation que gagnent les premiers textes de Munro. En entrevue, elle affirme s’être consacrée très tôt à la nouvelle parce qu’avant l’âge de 30 ans, elle devait s’occuper de ses deux filles.

La fin de son mariage en 1972 la pousse à retourner en Ontario, puis à l’Université Western Ontario, cette fois à titre d’écrivain résident. Elle épouse Gerald Fremlin, qu’elle connaît depuis l’université, en 1976, et les nouveaux mariés s’installent sur une ferme près de Clinton. Nombreux et primés, ses recueils de nouvelles racontent des histoires qui se déroulent principalement dans le sud de l’Ontario et font connaître le « domaine Munro » (borné à l’ouest et au sud par les lacs Huron et Érié, au nord par la ville de Goderich et à l'est par London), un pays de l’esprit aussi évocateur que le comté de Yoknapatawpha de William Faulkner ou la Terre du milieu de Tolkien.

Succès critique

Beaucoup d’études critiques reconnaissent sa maîtrise des nuances culturelles et vocales d’une région et la précision avec laquelle elle cerne les limites des classes sociales. Souvent, la narration fait ressortir les attitudes de ses personnages plutôt dépourvus de raffinement. Ceux-ci apparaissent comme des gens rencontrés par hasard dans un magasin ou chez le coiffeur ou à une réunion de parents d’élèves pour raconter leur expérience dans des termes que l’auteur utilise ensuite pour révéler un sens plus profond au récit. L’envergure de son style et de sa démarche, lit-on souvent, donne à ses nouvelles la densité morale de romans plus longs. L’art de Munro se structure selon un schéma cyclique dans lequel un motif ou une situation centrale se transforme ou revient dans divers contextes de la même histoire pour se conclure par une réflexion sur l’expérience qui n’a rien de permanent. La fiction de Munro illustre une culture où la nostalgie des certitudes perdues semble aussi puissante que la constatation immuable de cette perte. Écrite selon les conventions du réalisme littéraire, sa prose reflète les préoccupations de personnages qui doivent se contenter d’une illumination temporaire plutôt que de révélations qui bouleversent l’existence. Son lectorat étranger trouve un parallèle entre ses propres incertitudes et préoccupations et celles qui façonnent l’expérience de ses personnages. On peut lire et relire ses histoires à l’infini.

Deux histoires représentatives, « Meneseteung » (tirée d’Amie de ma jeunesse) et la nouvelle qui donne son titre au recueil L’amour d’une honnête femme, mettent en évidence l’habileté d’Alice Munro pour dépeindre, mettre en doute et redéfinir l’expérience de ses personnages. Les deux nouvelles sont le récit de femmes engagées, plus ou moins consciemment, dans des processus de recherche identitaire qui peuvent prendre la forme d’une hésitation méfiante devant de nouvelles perspectives, un processus qui se termine dans la compréhension plutôt que dans le bonheur. Dans « Meneseteung », le personnage d’Almeda Joynt Roth, vaguement inspiré d’écrivaines obscures du XIXe siècle du « domaine Munro », doit briser le miroir de sa poésie historique nostalgique quand elle est confrontée à la réalité concrète du sexe et du sang. Jarvis Poulter, un commerçant connu de la ville, tente certaines avances auprès d’Almeda. Mais la détresse qu’elle éprouve en observant le mépris insouciant qu’il manifeste pour une femme de classe inférieure victime de la violence masculine la pousse à esquiver ses ouvertures. L’histoire se termine quand Almeda souffre du début de ses règles, sous l’effet d’un analgésique, mais en paix avec un destin de femme sans protection ni conjoint qui ne finira pas bien. La narration qui intervient tout en restant distante rend le sens de l’histoire plus complexe et semble admettre sa propre incapacité à saisir exactement ce qui s’est passé dans la sensibilité d’Almeda.

C’est encore l’incertitude qui donne le ton à la fin de « L’amour d’une honnête femme », où Enid reste interdite pendant que l’homme qui l’attire s’approche. Est-il poussé par le désir ou par la méchanceté? L’histoire commence par la découverte de l’automobile et du corps d’un optométriste local dans la rivière. Le lecteur, qui sait déjà que quelqu’un a donné les instruments de l’optométriste au musée local, apprend une version de ce qui se cache derrière cette noyade et l’effet de cette connaissance sur Enid. Son rôle de soignante auprès d’une femme « mauvaise » qui se meurt, l’histoire douteuse de cette mourante et le pouvoir que le mari de cette femme exerce sur les sens raffinés d’Enid mènent à la question par laquelle l’histoire se termine. Un tel conte, qui se joue de clichés tels que la mort mystérieuse d’un personnage, la réticence de l’infirmière à l’égard d’une relation romanesque et l’opacité du personnage masculin, prouve le talent de Munro pour la fiction. La progression de l’histoire par strates de conscience et l’architecture délicate de la narration illustrent à quel point Munro peut captiver à la fois les lecteurs avertis et le grand public.

Fin de carrière

À partir des années 1970, Munro commence un long partenariat avec la revue The New Yorker, ce qui élargit considérablement son lectorat en Amérique du Nord et ailleurs dans le monde. Son œuvre est aujourd’hui traduite dans plus de vingt langues et elle se démarque en vendant davantage chacune de ses publications que la précédente. Même si Munro annonce sa retraite après la parution de Du Côté de Castle Rock en 2006, ses livres continuent de paraître au même rythme, avec Too Much Happiness en 2009 et Dear Life en 2012. Son second mari décède en avril 2013 et elle voyage entre ses résidences à Clinton, en Ontario, et à Comox, en Colombie-Britannique.

Il est tentant pour un lecteur canadien de s’arrêter à l’utilisation qu’elle fait de lieux et de moments spécifiques. Cependant, sa principale réussite consiste à exprimer ce que ses personnages vivent comme un état d’incertitude et d’ambivalence plus ou moins permanent. Cette habileté réside dans l’expression, d’une simplicité trompeuse, de ces strates de conscience dans le langage de son temps et de son espace.

On a réalisé diverses adaptations de ses histoires pour la télévision, dont Away from Her (2006; v.f. Loin d’elle), réalisé par Sarah Polley, une version filmée de « The Bear Came Over the Mountain » tiré de son recueil de 2001 Hateship, Friendship, Courtship, Loveship, Marriage, et le court-métrage Boys and Girls, qui a remporté un Oscar en 1986. Robert Thacker fait paraître en 2008 sa biographie littéraire : Alice Munro: Writing Her Lives.