Au printemps 1823, Shawnadithit, sa sœur et sa mère sont faites prisonnières par un pelletier nommé William Cull. Les autorités décident de les rendre à leur peuple en émissaires de paix, chargées de cadeaux. Il les laisse à l’embouchure du ruisseau Charles avec un petit bateau.
Les trois femmes souffrent de la tuberculose qui fait alors des ravages parmi les Béothuks. La sœur de Shawnadithit meurt et, de toute évidence, sa mère ne tiendra plus longtemps. Shawnadithit emmène sa mère sur une pointe sablonneuse du lac Red Indian, la prend dans ses bras et chante la dernière complainte de son peuple. Elle enferme son corps dans une couverture d’écorce de bouleau, l’enterre et s’éloigne seule vers la côte, titubant jusqu’à la baie Notre Dame. Elle sait maintenant qu’elle est la dernière survivante.

C’est en 1500 que l’explorateur portugais Gaspar Corte-Real rencontre pour la première fois les Béothuks. Il en capture 57 qu’il vend comme esclaves. L’habitude des Béothuks de se couvrir d’ocre rouge leur vaut le nom de «Peaux rouges» qui s’étendra ensuite à toutes les tribus de l’Amérique du Nord.
Dans d’autres régions du Canada atlantique, les Français et les Anglais ont besoin des Premières Nations pour transporter leurs fourrures. À Terre-Neuve, les Européens, venus pour pêcher, se retrouvent en conflit direct avec les Béothuks. Inconscients du fait que le saumon a besoin de remonter le courant pour frayer, les pêcheurs construisent des barrages sur les cours d’eau. Les Béothuks attrapés en train de piller les barrages sont simplement tués.
Isolés de la côte et du saumon, forcés de se cacher à l’intérieur des terres où les trappeurs blancs exterminent les castors, la martre et la zibeline, décimés par la maladie, les Béothuks ne seront plus que quelques centaines au milieu du 18e siècle.
En 1792, le magistrat John Bland enquête sur plusieurs meurtres autour de Twillingate, où l’on rapporte que les Béothuks «sont abattus comme des cerfs». Bland prédit à juste titre que les Anglais, tout comme les Espagnols avant eux, «auront à jamais sur la conscience l’extermination d’une race.»
Shawnadithit est témoin des dernières rencontres entre un peuple en voie d’extinction et les membres des expéditions envoyées pour capturer des Béothuks vivants. En mars 1819, elle assiste à la capture de Demasduit et à la tentative courageuse de son mari, Nonosbawsut, de la sauver. Rendu fou furieux par l’enlèvement de sa femme, il assaille les intrus jusqu’à ce qu’ils le tuent.
Pendant un temps, Shawnadithit se résout à une existence de servante à Exploits. Bien que, de toute évidence, elle soit intelligente, on ne fait aucun effort pour l’encourager à parler de ses expériences. À St John’s, on commence à s’inquiéter de la perte des connaissances béothuks. William Epps Cormack, explorateur nomade et humanitaire, amène Shawnadithit à St. John’s sous les auspices de l’institution Boethick. Elle y apprend l’anglais et se découvre un talent pour le dessin. Ses cartes, ses dessins et ses récits sont les derniers témoignages de la langue et des coutumes d’un peuple disparu.
Lorsque Cormack quitte Terre-Neuve, Shawnadithit lui donne une mèche de cheveux et deux cailloux du lac Red Indian, modestes symboles d’un grand territoire où les Béothuks étaient autrefois prospères. Elle meurt peu de temps après, le 6 juin 1829, de la tuberculose, «cette toux du diable» qui a décimé son peuple.
Le destin des Béothuks – qui nous émeut à travers la triste histoire de Shawnadithit – est sûrement un des chapitres les plus déplorables de l’histoire canadienne. Comme l’a dit Cormack, «les Britanniques ont fait intrusion dans ce pays et sont devenus une plaie et un fléau pour une partie de la race humaine. Leur puissance a eu raison de cette tribu sans défense et autrefois indépendante qui a été éliminée de la face de la terre.» James H. Marsh est rédacteur en chef de L’Encyclopédie canadienne.


Le récit de la fondation de Montréal est peut-être unique dans l'histoire....
Contenu de LEC

