Le Bluenose : « Je l’ai construit pour qu’il cingle »

En tant que symbole du Canada atlantique et de l’âge héroïque de la voile, le Bluenose est unique. Il est mis à la mer à Lunenberg (N.-É.) le 26 mars 1921. Entièrement construit en bois de la Nouvelle-Écosse, sauf les mâts qui nécessitaient du pin de l’Orégon, dit fausse pruche, le Bluenose danse fièrement sur l’eau, mais s’assagit et exhibe sa ligne superbe quand il est lesté. Après les touches finales, on demande au charpentier de marine : « Comment va être celui-ci? » Il se contente de dire : « Il va être correct, mais il est un peu différent des autres bateaux. »

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Quand les goélettes reviennent des Grands Bancs en 1920, la rumeur circule chez les pêcheurs que la course de la Coupe America, prévue au large de Sandy Hook, dans l’État de New York, a été remise à cause d’une « simple brise ». Les pêcheurs n’ont que mépris pour ces faibles « yachts » qui collent au quai dès que la mer enfle. Ils persuadent le sénateur W.H. Davies, propriétaire du Halifax Herald, de faire don d’un nouveau trophée, l’International Fishermen’s, pour les vraies goélettes, celles qui peuvent aussi bien travailler autour des Grands Bancs que se comporter en véritables pur-sang.

Quand le Delawana, une goélette canadienne, perd la première épreuve contre l’Esperanto, une goélette américaine, c’est la consternation en Nouvelle-Écosse. La recherche d’un nouveau design qui ramènera le trophée au pays aboutit chez W.J. Roué et, éventuellement, à son chef-d’œuvre, le Bluenose.

En octobre 1921, le Bluenose bat sept autres goélettes de Nouvelle-Écosse et se qualifie pour la course au trophée. Le même mois, contre le Elsie, tenant américain du titre, il prouve qu’il peut cingler et naviguer à contrevent avec une rapidité fulgurante. Il remporte haut la main les deux courses et rentre avec le trophée.

En octobre 1922, le Bluenose défend son titre contre le Henry Ford, qui a été lancé dans le seul but de l’humilier. Puis vient le tour du Columbia en 1923. Les deux voiliers sont si proches dans la première course qu’ils entrent en collision. Le Columbia est rapide, mais le Bluenose s’avère plus « capable ». Quand les juges accordent la deuxième course au Columbia sur une considération technique douteuse, Walters remballe le trophée et rentre chez lui. Durement rappelé à la réalité de sa vocation première (la pêche), le Columbia s’abîme en mer comme l’Esperanto avant lui.

L’intérêt pour la course ne se réveille pas avant 1929, date du lancement du Gertrude L. Thebaud. La goélette, petite et gracieuse, a « des airs de débutante de Boston ». En 1930, le Thebaud remporte la Coupe Lipton devant le Bluenose. C’est la seule défaite des Néo-Écossais. Dans la bataille décisive pour le trophée international, qui se déroule au large d’Halifax en 1931, le Bluenose remporte facilement les deux courses. Quand il passe la ligne d’arrivée, le Thebaud n’est même pas en vue. « Vous savez, on s’ennuyait sur l’eau aujourd’hui, le Thebaud n’était pas là! », lance Walters.

En 1938, il faudra persuader le capitaine Walters de sortir le vétéran Bluenose pour une dernière course à Boston. En cale sèche et fourbue par les ouragans, la goélette a tellement pris l’eau au fil des ans qu’elle nécessite 40 % moins de lest.

Bluenose (Knickle's Studio et Gallery).
Le 9 octobre, le Bluenose voit son petit foc s’envoler et perd la première course de presque 3 min. Après quelques radoubs, il gagne la deuxième haut la main avec 13 min d’avance et, le 17 octobre, remporte la troisième par 6 min 39 sec.

Or, comme les Américains ont insisté pour ajouter deux courses, l’épreuve est loin d’être terminée. Le Bluenose prend les devants dans la quatrième course, mais une manœuvre abrupte déchire la voile d’étai sur 12 m. Walters aboie l’ordre « Descendez-la! ». Le gréeur a déjà son sac à voile et, en moins de 10 minutes, reprise la voile de haut en bas, qui est aussitôt prête à être hissée. Aussitôt l’ordre donné, la voile d’étai est de nouveau en place et le Bluenose se remet à courir. Il a une bonne longueur d’avance quand, soudainement, le petit foc mollit et claque. Le Thebaud passe devant, et le score est de 2 à 2.

« Il n’est pas au meilleur de sa forme, c’est sûr, admet Walters, mais il n’est pas fini! » Dans la dernière course, il prend une légère avance et la conserve jusqu’au dernier droit lorsque la poulie de drisse du hunier lâche. L’avance diminue. Walters ordonne une courte bordée pour « aller chercher la ligne ». Le Bluenose s’exécute avec une mince avance de 2 min et 50 sec.

« Je l’ai construit pour qu’il cingle, dira son concepteur, William Roué. On a avancé moult théories sur ce qui donne au Bluenose son extraordinaire supériorité à tous points de vue. D’aucuns l’attribuent à sa ligne – 44 m de long pour une quille de seulement 15 m – d’autres, au fait que sa coque a été montée dans la froidure de l’hiver de la Nouvelle-Écosse. D’une ténacité à toute épreuve, Angus Walters, dont l’habileté de marin est incontestable, résume les qualités de sa goélette bien-aimée en ces mots : « Le bois du bateau qui battra le Bluenose n’a pas encore poussé! »

James H. Marsh est rédacteur en chef de L’Encyclopédie canadienne.

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