Laurier : le premier Canadien

Wilfrid Laurier prend la direction du Parti libéral du Canada le 18 juin 1887. Fragile et intellectuel, préférant l’intimité de sa bibliothèque au champ de bataille politique, il est hésitant. «Je sais que je n’ai pas de dispositions pour ça, admet-il, et j’ai le triste pressentiment d’une fin désastreuse.»

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Radical dans sa jeunesse, il s’oppose à la Confédération qu’il considère comme «une tombe pour le peuple français et la ruine du Bas-Canada». Quand la Confédération voit le jour, il se rallie. Constatant que son libéralisme radical suscite de la méfiance, il devient plus modéré. Il aura parcouru un long chemin.

La crise de Riel achève sa transformation. En faisant sienne la cause des Métis, il précise sa conception d’une nation canadienne bâtie sur ses deux cultures fondatrices, anglaise et française. Il les compare à deux courants parallèles, tels ceux qui coulent de la rivière des Outaouais et des lacs de l’ouest, séparés et distincts. «C’est à l’image de notre peuple», écrit-il. Sa vie durant, il défendra sa définition de la nation comme étant la seule garantie de l’unité nationale.

Après quelques années difficiles dans l’opposition, Laurier triomphe enfin le 23 juin 1896. À l’âge de 54 ans, il est le premier Canadien français à devenir premier ministre.

Laurier dirigera le pays pendant 15 ans avec une politique de compromis systématique. «À la fois séducteur et manipulateur, écrira l’historien Réal Bélanger, il cultivait l’art de l’ambiguïté pour arriver à ses propres fins.»

En réalité, son habileté à faire des compromis fait parfois des insatisfaits. Sa solution à l’épineuse question des écoles catholiques au Manitoba, contente la majorité protestante au dépens de la minorité catholique. Son recul sur les droits à l’éducation catholique, lors de la formation des nouvelles administrations du Nord-Ouest, ne rehausse pas son image dans l’histoire. En fait, il sonne le glas de tout espoir de construire un jour un Canada véritablement bilingue.

Laurier a mené avec succès des campagnes pour devenir premier ministre en 1896, en 1900, en 1904 et en 1908 (avec la permission des Archives nationales du Canada/C-5598).
Laurier connaît plus de succès dans le domaine économique. En 1897, il parvient à satisfaire les intérêts contradictoires des protectionnistes et des tenants du libre-échange. Fort du soutien de l’énergique Clifford Sifton, il met en place une vigoureuse politique d’immigration. L’Ouest devient l’élément de croissance le plus dynamique du pays. L’optimisme règne et annonce le «siècle du Canada».

En ce qui concerne les relations extérieures, Laurier tient à renforcer la position du Canada face aux États-Unis et à la Grande-Bretagne. Il résiste aux efforts des autorités britanniques pour entraîner le pays dans une fédération impériale plus étroite. Pendant la guerre des Boers, il opte à nouveau pour le compromis devant l’acharnement des Canadiens anglais à vouloir y envoyer une armée et l’opposition véhémente des Canadiens français. Quand les impérialistes exigent que le Canada envoie une aide immédiate à la Grande-Bretagne aux prises avec la marine allemande, Laurier décide de former une nouvelle marine canadienne dotée de ses propres croiseurs et destroyers.

Finalement, en 1911, Laurier fait un faux pas en défendant une politique de libre-échange avec les États-Unis. L’opposition parle de destruction du pays et attaque le vieux chef de manière virulente. Il est défait.

Laurier consacre la dernière partie de sa carrière politique à reconstruire son parti. Au Parlement, il s’acharne sur le premier ministre Robert Borden qui, d’après lui, divise le pays en forçant la conscription. Laurier perd une autre élection en 1917, mais ne se laisse pas abattre par cette cruelle défaite. Malgré ses 76 ans, il annonce la tenue d’un congrès libéral pour restructurer le parti. Malheureusement, il meurt avant, le 17 février 1919.

Wilfrid Laurier est une des principales figures de l’histoire canadienne. Par sa tolérance et ses compromis, il a réalisé la Confédération et a donné au Canada le statut de nation. Après la crise de la conscription, il entreprend la reconstruction du Parti libéral. En rassemblant les libéraux en une institution biculturelle nationale, il prépare le parti à diriger le Canada pendant la plus grande partie du XXe siècle. C’est une leçon que, malheureusement pour eux, les autres partis n’ont pas comprise.

Laurier résume lui-même sa philosophie. «On me qualifie de traître envers les francophones au Québec, et de traître envers les anglophones en Ontario. Au Québec, on me traite de Jingo et en Ontario, de séparatiste. Je ne suis ni l’un ni l’autre, je suis un Canadien.» Le Canada aura été sa raison de vivre. La politique du vrai canadianisme, de la modération et de la conciliation aura été pour lui un phare dans la nuit et un ciel nuageux dans la journée. James H. Marsh est rédacteur en chef de L’Encyclopédie canadienne.

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