Du point de vue de la Grande-Bretagne, avec son vaste empire, ce qui est maintenant la Colombie-Britannique comptait pour bien peu. C’était trop loin et de trop peu de valeur pour intéresser la mère-patrie. La population de colons de la future province avait stagné sous les 1000 âmes tandis que, au sud de la frontière, le changement s’annonçait. Depuis que Lewis et Clark avaient vu l’océan Pacifique, en 1805, les Américains étaient résolus à traverser le continent. Assez tôt après 1840, les colons affluaient vers l’ouest par la piste de l’Oregon. En 1848, les États-Unis ont acquis la Californie de l’Espagne. Plus près de la frontière les séparant de la Grande-Bretagne, des forts militaires ont été établis aux endroits stratégiques et, refusant de céder leurs terres, les peuples autochtones furent éliminés violemment. Vers 1858, environ 50 000 Blancs vivaient dans ce que sont, aujourd’hui, les États de Washington et de l’Oregon, et beaucoup de gens croyaient que ce n’était qu’une question de temps avant que les États-Unis n’étendent leur territoire vers le nord, jusqu’en Russie d’Amérique, le futur État de l’Alaska. Les choses s’en trouvaient là lorsque les nouvelles ont filtré de la découverte d’or dans les barres de sable du fleuve Fraser, dans la partie continentale de la Colombie-Britannique. Au printemps 1858, les premiers arrivants étaient, pour la plupart, des mineurs ayant connu la ruée vers l’or de Californie en 1849. D’après certaines estimations, il pourrait être venu 30 000 personnes cette année-là.

Le déroulement des événements semblait favoriser l’Amérique. Les mineurs ont commencé à adopter des résolutions qui auraient pu servir de prétexte à l’affirmation de la souveraineté américaine. Les États-Unis ont dépêché un commissaire spécial aux sites d’extraction pour protéger leurs citoyens contre le rude traitement que la Compagnie de la Baie d’Hudson était réputée leur infliger. Dans son rapport au Congrès des États-Unis, il a déclaré que ce n’était qu’une question de temps pour que le territoire passe sous la domination américaine. En fait, il était tellement certain que les choses en viendraient là qu’il considérait qu’il n’y avait nul besoin d’adopter des mesures à cette fin. Ce que les Américains n’avaient pas prévu, c’est que la ruée vers l’or a forcé la main des Britanniques. Cette contrée éloignée n’était pas aussi inutile qu’elle l’avait semblé, après tout.
James Douglas, un commerçant de fourrures gouvernant l’île de Vancouver, allait de son propre chef, empêcher la ruée vers l’or d’échapper à toute maîtrise. Mais ça ne pouvait durer qu’un certain temps. Le 2 août 1858, la Grande-Bretagne a fait de la partie continentale une colonie séparée nommée Colombie-Britannique, avec Douglas à sa tête. Pendant les mois et les années qui ont suivi, celui-ci mit toute son énergie à maintenir l’ordre et assurer l’accès aux champs aurifères.
Ces mesures n’ont pas tempéré l’intérêt des Américains. La frontière internationale passait au milieu du détroit séparant l’île de Vancouver de la côte, mais personne ne savait où exactement. Un incident survenu sur l’île San Juan, située près de la capitale insulaire de Victoria, a fourni au commandant militaire posté au sud de la frontière le prétexte qu’il cherchait. Il a donc envoyé ses forces et fait un rapport optimiste au commandant en chef de l’armée américaine : « La population de la Colombie-Britannique est composée en grande partie d’Américains et d’étrangers. En comparaison, peu de gens des îles britanniques émigrent vers cette région. Les Anglais ne peuvent réussir de colonisation aussi près de notre peuple; ils sont trop exigeants. Conjugués aux besoins pressants de notre commerce sur cette côte, ces faits les entraîneront, éventuellement, à céder l’île de Vancouver à notre gouvernement. Elle a autant d’importance pour les États du Pacifique que Cuba peut en avoir pour ceux de l’Atlantique. » Avenir incertain
Malgré l’escalade de l’affrontement entre les militaires américains et la Royal Navy, qui a été remise à un processus d’arbitrage, les événements donnaient l’impression que la future province restait à prendre.
Vers le milieu des années 1860, la ruée vers l’or avait fait son temps. Les bonnes années étaient passées et le nombre de mineurs connaissait une chute dramatique. La colonie continentale avait accumulé une dette énorme pour construire des routes vers les champs aurifères. Pour économiser de l’argent, la Grande-Bretagne a donc annexé la colonie de l’île de Vancouver à son pendant continental en 1866.
On commença à débattre beaucoup de l’avenir à long terme de la colonie unie de Colombie-Britannique. Beaucoup de citoyens d’origine britannique préféraient la situation de l’époque, tandis que les arrivants de l’Amérique du Nord britannique envisageaient l’entrée dans la nouvelle fédération canadienne créée en 1867 avec les quatre colonies britanniques : l’Ontario, le Québec, la Nouvelle-Écosse et le Nouveau-Brunswick. D’autres encore souhaitaient l’annexion aux États-Unis.
Une fois encore, l’expansionnisme américain allait prendre l’avant-scène. En 1867, dès le lendemain de la confirmation de la création de la fédération canadienne, les États-Unis ont acheté l’Alaska à la Russie, renouvelant ainsi l’intérêt pour la masse terrestre située entre les territoires. Le secrétaire d’État américain affirma : « Notre population est destinée à faire déferler ses flots impétueux jusqu’aux barrières glacées du Nord. »
Le consul des États-Unis à Victoria a souligné avec enthousiasme que « Les gens de l’île de Vancouver souhaitent presque tous unanimement leur annexion aux États-Unis. » Il se peut que la Grande-Bretagne ait été brièvement tentée de céder aux désirs des Américains. À l’époque de la vente de l’Alaska, elle négociait des indemnités avec les États-Unis pour avoir permis aux États confédérés du Sud de construire des navires de guerre en territoire britannique pendant la guerre civile, qui s’était terminée peu de temps avant. Le secrétaire d’État américain a donc proposé de prendre la Colombie-Britannique à titre de dommages-intérêts. La Grande-Bretagne y a fait objection. Non pas par amour pour sa lointaine colonie, mais parce que la Royal Navy venait de déménager son quartier général de la côte du Pacifique de Valparaiso, au Chili, à Esquimalt, tout près de Victoria et des dépôts de charbon qui pouvaient propulser ses navires à vapeur. L’abandon de la Colombie-Britannique aurait causé un inconvénient à la Royal Navy. Proaméricanisme
L’initiative américaine n’était pas encore en échec. À l’automne 1869, le secrétaire d’État américain a effectué une reconnaissance personnelle à Victoria. À son retour, il a annoncé avec confiance que les citoyens de Colombie-Britannique organisaient des pétitions adressées au Congrès en faveur de l’annexion. À la fin, deux pétitions contenant 104 signatures ont été envoyées. La plupart des signataires étaient des marchands de Victoria qui étaient venus de la Californie pendant la ruée vers l’or, ce qui laisse croire que la stagnation économique a joué un rôle au moins aussi important que le sentiment antiaméricain. Bien qu’elle ait causé un flottement au Congrès, aucune autre mesure n’a suivi et la vague s’est calmée. Pendant ce temps, la Grande-Bretagne a pris l’initiative. Elle continuait à s’intéresser aux colonies seulement dans la mesure où ces dernières profitaient à la mère patrie, et cette pauvre Colombie-Britannique ne semblait pas près d’y arriver. Du point de vue de la Grande-Bretagne, la meilleure route à suivre semblait donc d’unir sa lointaine possession au Canada le plus tôt possible. En 1869, un nouveau gouverneur a été nommé avec pour mission de gagner l’assemblée coloniale à l’idée de fixer des exigences pour son entrée dans la fédération. Depuis 1858, une notion d’appartenance à la Colombie-Britannique comme entité distincte avait pris forme et cet engagement s’était exprimé de différentes manières. Exaspéré par l’indifférence britannique, le procureur général H.P.P. caressait l’idée d’une déclaration d’indépendance.
« Que dire à un grand royaume anglais, ici, à l’ouest des montagnes Rocheuses… Puisqu’ils nous méprisent là-bas… serions-nous dans une pire situation si nous avions un pays entièrement séparé ? Toutes les armées du monde ne pourraient pas entrer au pays si nous défendions seulement les passes… Je peux volontiers imaginer un bel avenir. » Le plus ardent partisan de la fédération, le futur premier ministre Amor de Cosmos, a fait écho au sentiment unanime lors du débat sur les conditions d’entrée dans la fédération. « Je suis ici à titre de Britanno-Colombien; c’est d’abord à la Colombie-Britannique que je dois allégeance. » Les conditions négociées pour l’entrée dans la fédération comprenaient la construction d’un chemin de fer transcontinental et le paiement de la dette élevée de la colonie. La séquence des événements commençant au printemps de 1858 s’est conclue le 1er juillet 1871 par l’accession de la Colombie-Britannique au statut de province canadienne. La fébrilité de la ruée vers l’or et la proclamation de la colonie de Colombie-Britannique qui y avait fait suite n’avaient pas suffi à assurer son avenir, mais l’avaient rendu possible. La Colombie-Britannique de 1871 était encore très fragile. Malgré ses grandes dimensions – plus du double des États de Washington et d’Oregon mis ensemble – sa population de colons était infime en comparaison, un dixième de leurs 110 000 habitants. Le cent cinquantième anniversaire de la Colombie-Britannique nous rappelle instamment l’importance de ne pas tenir notre province pour acquise, que ce soit hier, aujourd’hui ou demain.
Jean Barman est l’auteur de BC 150 Years: The Spirit of the People. Une troisième édition de son histoire générale de Colombie-Britannique, The West Beyond the West est parue récemment.


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