Il est très rare qu’on puisse attribuer à une seule personne un rôle aussi déterminant dans la préservation d’un pays : Jeanne d’Arc, Winston Churchill et Abraham Lincoln sont des exemples peu répandus d’un tel héroïsme. Charles de Gaulle a sauvé son pays, non pas une fois mais deux fois. Le 18 juin 1940, quand la France s’effondre sous la Wehrmacht, de Gaulle, un général alors peu connu, refuse de se résigner à la défaite de la France et lance à la radio de la BBC un « appel à l’honneur » : « La France a perdu une bataille, déclare de Gaulle, mais la France n’a pas perdu la guerre. » Ayant organisé la résistance de la France libre, de Gaulle, dans l’une des scènes les plus célèbres de l’histoire de la France, descend les Champs-Élysées le jour de la libération de Paris. En 1958, ce triomphe se répète quand la France fait à nouveau appel à de Gaulle, alors à la retraite, pour mettre fin à la guerre en Algérie et mettre sur pied la Cinquième République.
Lorsque de Gaulle arrive à Londres en juin 1940, il est aidé par le colonel et Mme Georges Vanier, probablement les premiers Canadiens qu’il ait jamais rencontrés. George Vanier, plus tard gouverneur général du Canada, a été nommé par le premier ministre Mackenzie King représentant officiel du Canada auprès du Comité français de libération nationale à Londres. En 1944, Vanier accompagne de Gaulle à Ottawa, où le chef de la France libre s’adresse à une foule nombreuse et enthousiaste devant le Parlement. En 1945, il refait une visite au Canada dont il souhaite obtenir l’aide pour reconstruire la France. Vanier et lui sont si proches que, au moment d’une crise dans la formation du gouvernement français d’après-guerre, il déclare à l’ambassadeur canadien que, dans le cas où l’assemblée voterait contre lui, il aimerait aller « se reposer » au Canada. Vanier incite alors le gouvernement canadien à répondre rapidement que tout serait fait pour faciliter son séjour.
Ces heureux souvenirs du Canada n’ont cependant pas découragé le général de Gaulle en 1967. Depuis son retour au pouvoir, il a réglé le conflit en Algérie, formé une constitution, construit la bombe nucléaire française, opposé son veto à l’entrée de l’Angleterre dans le Marché commun et mis fin à l’adhésion de la France à l’OTAN. Dans l’ordre du jour de de Gaulle, le Canada est alors le point suivant. Le 23 juillet 1967, à son arrivée à Québec à bord du Colbert, il est accueilli par des foules enthousiastes et se dirige sur Montréal avec son escorte de protection motorisée. Le président remarque dans la foule que certains brandissent des pancartes portant le slogan séparatiste «Vive le Québec libre». À l’hôtel de ville de Montréal, le soir du 24 juillet, de Gaulle ne devait pas prendre la parole mais, sous les appels de la foule scandant « on veut de Gaulle », le président dit au maire Drapeau : « Je dois parler à ces gens qui m’appellent ».
Encore aujourd’hui, personne ne sait si son message était prémédité ou s’il a été dicté par les émotions de la journée. Il termine son discours par : « Vive le Québec » et, après une longue pause, ajoute : « libre ». La foule demeure un temps silencieuse, hésitant à croire que le général a prononcé la phrase fatidique, puis elle éclate en applaudissements frénétiques. De Gaulle se retire alors, certain de passer une fois de plus à l’histoire.

Thomas Axworthy a été directeur général de la Fondation Historica.


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