Dès 1986, Stephen Harper est désillusionné par la politique fédérale. Et il n'est pas le seul insatisfait. Les Canadiens de l'Ouest sont de plus en plus mécontents des exigences du Québec et de sa place au sein de la fédération canadienne. Par ailleurs, bon nombre d'Albertains n'aiment pas le PARTI LIBÉRAL; ils éprouvent du ressentiment à son égard à cause de l'adoption du Programme énergétique national et se méfient de plus en plus du PARTI PROGRESSISTE-CONSERVATEUR dirigé par Brian MULRONEY. C'est dans ce contexte qu'un groupe de dirigeants du monde politique et du monde des affaires de l'Ouest se réunit à Vancouver au printemps 1987 pour former un nouveau parti politique. Stephen Harper joue un rôle majeur au cours de cette rencontre, qui conduira plus tard la même année, à la fondation du PARTI RÉFORMISTE DU CANADA, dirigé par Preston MANNING.
Grâce à son éloquence et à sa compréhension des problèmes, Stephen Harper devient l'agent principal des politiques du parti. Il se porte candidat un an plus tard, mais il est battu. L'année suivante, en 1989, Deborah Gray devient le premier membre du Parti réformiste à être élu député; Harper devient son adjoint législatif et déménage à Ottawa.
Bien que Stephen Harper soit considéré par beaucoup comme le successeur naturel de Manning, ses relations avec le fondateur du Parti réformiste se gâtent au cours de la période de tension qui précède le référendum sur l'ACCORD DE CHARLOTTETOWN en 1992. Harper s'oppose résolument à l'accord, alors que Manning est davantage porté à l'accepter.
En 1993, Harper brigue de nouveau les suffrages sous la bannière du Parti réformiste et, cette fois, il s'empare de la circonscription fédérale de Calgary-Ouest. Il occupe alors le poste de critique en matière de finances et d'unité nationale pour le Parti réformiste. Cependant, il se retire de la politique quatre ans plus tard et s'engage peu après dans la NATIONAL CITIZENS' COALITION (NCC), un groupe de pression de droite.
À la tête de la NCC, Harper dénonce les efforts du gouvernement fédéral visant à limiter la publicité des tiers. En outre, il dirige les campagnes de la Coalition très souvent en faveur des intérêts de l'entreprise privée et des marchés et contre des groupements comme la Commission canadienne du blé et les commissions des droits de la personne.
Jamais loin de l'arène politique, Harper y est ramené plus directement en 2001 par les événements survenant dans son ancien parti. Les élections de 1997 font du Parti réformiste l'Opposition officielle. Néanmoins, il semble bien que le parti soit encore limité à sa base politique de l'Ouest. Preston Manning et un groupe de partisans cherchent, au cours des quelques années qui suivent, à bâtir une coalition politique nationale de droite plus large qui serait apte à déloger le Parti libéral au pouvoir. Ces efforts portent fruit lorsque le parti de l'ALLIANCE CANADIENNE est fondé au début de 2000. De façon quelque peu inattendue cependant, le nouveau chef du parti n'est pas Preston Manning, mais Stockwell DAY, un politicien de l'Alberta plutôt inexpérimenté. Sous la direction de Day, le nouveau parti réussit de nouveau à former l'Opposition officielle canadienne à l'occasion des élections fédérales de 2000. Le leadership de Day s'effondre toutefois et, au printemps 2001, quelques députés du parti donnent libre cours à leur mécontentement. L'été de la même année, Stockwell Day démissionne de son poste de chef. Harper s'impose rapidement comme successeur potentiel.
En août 2001, Harper annonce sa démission comme président de la National Citizens Coalition et, en décembre de la même année, il annonce sa candidature à la direction de l'Alliance canadienne. Quelques mois plus tard, le 20 mars 2002, il remporte une victoire décisive comme nouveau chef du parti et, peu de temps après, obtient un siège à la Chambre des communes en l'emportant dans la circonscription antérieurement détenue par Manning.
Avec la victoire de Harper, l'Alliance canadienne ramène dans son giron beaucoup de députés qui avaient fait défection sous Day au profit du Parti progressiste-conservateur rival. Les deux partis concurrents de la droite canadienne semblent destinés à poursuivre leurs luttes intestines. Toutefois, après la démission de Joe CLARK comme chef du Parti progressiste-conservateur, en août 2002, et l'élection subséquente de son successeur, Peter MACKAY, en mai 2003, des pourparlers de fusion s'ensuivent, qui s'avèrent fructueux. Le 8 décembre 2003, à la suite de la ratification par les membres des deux partis, Harper et McKay annoncent la naissance du « nouveau » Parti conservateur.
Le 20 mars 2004, Harper remporte la course à la direction du Parti conservateur devant Tony Clement et Belinda Stronach. Peu de temps après, on annonce la tenue d'élections. Pendant un certain temps, les conservateurs de Harper semblent avoir de bonnes chances de former un gouvernement minoritaire. Cependant, une série de gaffes verbales commises par certains conservateurs et des remarques faites dans le passé par Harper à l'appui de l'impopulaire guerre en Iraq nuisent aux conservateurs. Le Parti libéral l'emporte et les conservateurs doivent une fois de plus se contenter du rôle d'Opposition officielle. Néanmoins, le jeune parti s'en est bien tiré, remportant 99 sièges et prenant pied dans une province clé, l'Ontario. Quant à Harper, il a gagné encore facilement son siège dans Calgary-Sud-Ouest.
Quoiqu'affaibli par les scandales, le gouvernement minoritaire libéral réussit à survivre pendant les dix-huit mois suivants. Cet état de fait irrite les partisans conservateurs et conduit certains à remettre en question les capacités de chef de Harper d'une part et, d'autre part, la possibilité de faire valoir ses compétences auprès de l'ensemble de la population canadienne. Face à ces critiques, l'image publique de Harper, celle d'un mordu de la politique, sévère et froid, subit des transformations destinées à l'adoucir et à rendre l'homme plus sympathique. Par ailleurs, le parti abandonne ou minimise certaines de ses politiques controversées et dirige toutes ses attaques contre le gouvernement libéral. Ces efforts donnent des résultats puisque, en janvier 2006, le Parti conservateur de Stephen Harper remporte les élections fédérales, un exploit que Harper peut, à juste titre, revendiquer en grande partie. Le gouvernement conservateur est certes minoritaire, mais la place de Harper à la tête du parti est incontestable.
Le 6 février 2006, Stephen Harper est assermenté et devient le 22e premier ministre du Canada. Il forme très rapidement un cabinet de 27 ministres, soit onze ministres de moins que dans le gouvernement libéral sortant, et ne nomme pas de vice-premier ministre. Harper est largement considéré comme un ardent défenseur du capitalisme de laissez-faire et d'un gouvernement décentralisé, aux dimensions plus réduites, et ces dernières années, de plus en plus comme un partisan du conservatisme social. Au cours de ses deux premières années d'existence, le gouvernement Harper entreprend de remodeler la culture politique canadienne selon les vues néoconservatrices : il diminue les impôts, coupe le financement des organismes progressistes, se penche sur un projet de loi visant à éliminer le Registre canadien des armes à feu, durcit les mesures contre le crime et donne plus de poids à l'armée.
Dans le domaine de la politique étrangère, le gouvernement Harper rapproche généralement le Canada des États-Unis au détriment du multilatéralisme, augmente le rôle de l'armée canadienne en Afghanistan, adopte la position américaine quant au terrorisme et rejette le Protocole de Kyoto sur le réchauffement climatique. En matière de politique intérieure, le gouvernement prend un risque audacieux mais calculé en reconnaissant symboliquement l'existence d'une « nation québécoise » afin d'émousser le SÉPARATISME québécois et d'implanter le Parti conservateur dans cette province. Bien qu'ayant un gouvernement minoritaire, le Parti conservateur bénéficie de dissensions à la Chambre des communes et surtout dans le parti de l'Opposition, le Parti libéral dirigé par Stéphane DION, ce qui lui permet de mener à bien ces politiques et bien d'autres.
Le gouvernement Harper connaît tout de même quelques échecs notoires, notamment dans le domaine de la vente d'orge, où il ne peut mettre un terme au monopole exercé par la COMMISSION CANADIENNE DU BLÉ. Par ailleurs, la pression du public le force à reconnaître l'existence du réchauffement climatique. De plus, malgré l'orchestration minutieuse du programme du gouvernement par Stephen Harper, le gouvernement conservateur ne décolle pas vraiment dans les sondages. D'après certains analystes, la réticence des électeurs envers les conservateurs est attribuable à la personnalité de Harper. Bilingue et bon communicateur, Harper est généralement respecté du public, mais paraît inaccessible. Il est probable que certains électeurs tolèrent son gouvernement minoritaire, mais ne lui font pas assez confiance pour faire du Parti conservateur un parti majoritaire.
L'une des premières actions du gouvernement Harper dès son arrivée au pouvoir est d'adopter une loi fixant la date des élections, interdisant ainsi aux partis de déclencher des élections de façon arbitraire. En septembre 2008 cependant, Harper contourne sa propre loi et déclare que, le Parlement étant devenu « dysfonctionnel », des élections auront lieu le 14 octobre.
Au moment du déclenchement des élections, les conservateurs de Harper semblent bien placés pour obtenir la majorité qu'ils souhaitent depuis longtemps. Pourtant, deux événements inattendus menacent l'atteinte de cet objectif. Premièrement, les coupures dans les programmes culturels, apparemment faites dans le but de consolider le soutien des partisans populistes, provoquent une réaction très négative au Québec, où la culture est étroitement liée à l'identité nationale; il en résulte un déclin de l'appui dans une province où le Parti conservateur espérait réaliser des gains importants. Deuxièmement, la crise économique mondiale, qui couvait depuis 2007, traverse les frontières en milieu de campagne et prend tous les partis au dépourvu.
Harper semble incertain de la marche à suivre pour affronter cette crise grandissante. Idéologiquement opposé à l'ingérence du gouvernement dans les marchés, il paraît peu sensible aux dégâts provoqués. Les votes du 14 octobre lui permettent de remporter des sièges, mais ne lui donnent pas la majorité.
Au lendemain des élections, Harper se montre conciliant, offrant de collaborer avec les partis d'opposition pour faire face à la crise économique croissante et pour améliorer les relations parlementaires. Toutefois, une mise à jour financière à la mi-novembre fait renverser la vapeur : au lieu d'une relance économique, on annonce des restrictions sur les syndicats du secteur public et l'intention de supprimer le financement public des partis politiques basé sur les votes.
Beaucoup voient la mise à jour comme une tentative transparente de déjouer les opposants politiques du gouvernement. Elle déclenche immédiatement un tollé au Parlement, où les trois partis d'opposition - le Parti libéral, le Parti néo-démocrate et le Bloc Québécois - forment une coalition pour renverser le gouvernement. Le gouvernement de Harper retire immédiatement ses propositions controversées. Cependant, la coalition refuse l'offre, affirmant qu'elle ne fait plus confiance à Harper et que, de toute façon, la mise à jour fait fi de la crise économique. Devant la menace d'un vote de défiance, Harper réussit à obtenir la prorogation de la session parlementaire jusqu'au 29 janvier 2009.
Entre-temps, Harper et son gouvernement font campagne contre l'opposition sur les ondes des stations radiophoniques et télévisuelles et dénoncent le « coup d'État » dont ils sont victimes. Perçus comme de la pure démagogie par certains, ces efforts sont néanmoins récompensés et la popularité de Harper monte en flèche dans les semaines qui suivent. Par conséquent, la coalition commence à perdre du poil de la bête. Stéphane DION, chef du Parti libéral et de la coalition, se retire à la mi-décembre et est remplacé par Michael IGNATIEFF. À l'approche de la nouvelle année, le gouvernement Harper est toujours menacé d'un vote de défiance qui pourrait avoir lieu en janvier ainsi que de la possibilité, à plus long terme, de devoir gérer une économie chancelante. Toutefois, il réussit à surmonter la crise, en partie parce que les partis d'opposition sentent leur propre faiblesse.
L'année suivante, Harper dirige adroitement son parti malgré la crise économique. Les sondages d'opinion montrent à plusieurs reprises que les Canadiens pensent qu'il est le leader le plus apte à faire face à la situation économique.
On reconnaît l'habileté politique de Harper à faire du Parti conservateur une machine de guerre politique. Sa ténacité à vouloir se concentrer sur une stratégie politique est récompensée lors des élections de mai 2011, où les conservateurs obtiennent la majorité depuis longtemps espérée. Le Parti libéral, autrefois considéré comme le « parti gouvernant naturel du Canada », n'obtient que 34 sièges et moins de 20 % des suffrages, ce qui le place en troisième position, derrière le Parti néo-démocrate de Jack LAYTON, qui devient le parti de l'Opposition officielle. Au congrès du Parti conservateur tenu un mois après les élections, Harper fait la réflexion que le Canada est maintenant un pays conservateur. Très peu de ceux qui l'écoutent pourraient contester cette affirmation ni faire autrement que reconnaître qu'il a été le principal instrument du changement.
Auteur TREVOR W. HARRISON
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