Québec depuis la Confédération, le
La Confédération permet de régler de façon permanente un problème politique auquel le Canada est confronté depuis plusieurs décennies : l'existence d'une nation canadienne française dans un pays qui, grâce à l'immigration, est devenu majoritairement anglophone.

La Confédération confirme la mise en minorité des Canadiens français, mais attribue un statut de province à leur territoire d'origine, l'ancien BAS-CANADA, et reconnaît le bilinguisme des institutions fédérales. Les Canadiens français constituent la majorité dans la nouvelle province, le Québec, et obtiennent la responsabilité de leur propre développement social et culturel. Cette réorganisation politique n'est cependant que l'une des transformations fondamentales qui affectent la société québécoise à cette époque.


Les dernières décennies du XIXe siècle
Pendant longtemps, les auteurs qui écrivaient sur l'histoire du Québec, l'ont perçu comme une société traditionnelle, en marge des changements observés ailleurs en Amérique du Nord. Ils décrivaient le Québec comme une société paysanne et mettaient l'accent sur sa stabilité en affirmant qu'au fond, ses caractéristiques avaient bien peu évolué entre le XVIIIe siècle et le milieu du XXe siècle. Toutefois, depuis les années 60, de nouvelles recherches historiques permettent de constater que la société québécoise était beaucoup plus complexe, qu'elle a connu une évolution constante, avec des phases d'apparente stabilité et des phases de changement accéléré. Elles montrent que le Québec participe aux grandes transformations qui affectent le monde atlantique entre 1815 et 1930 : mouvements de population de grande envergure, industrialisation et urbanisation croissantes, et que la seconde moitié du XIXe siècle s'avère un moment crucial à cet égard.


Changements démographiques
On peut le constater en observant l'évolution démographique. La composition ethnique de la population du Québec change de façon significative au cours du XIXe siècle. À la suite d'une forte vague migratoire en provenance des îles Britanniques, entre 1815 et 1860, le quart du 1,2 million d'habitants que compte le Québec vers 1867 a ses origines ancestrales dans les îles Britanniques (surtout en Irlande), tandis que les trois quarts sont d'origine française. Vers 1870, cependant, cette vague migratoire est terminée et la proportion des Québécois d'origine française va en augmentant au cours des décennies suivantes.

C'est un taux de natalité élevé qui explique l'augmentation de la population canadienne française. Dans les vieilles zones rurales du Québec, celle-ci devient même trop considérable et les fils de cultivateurs doivent se diriger ailleurs pour trouver un emploi. Un Canadien français qui veut être agriculteur n'a alors d'autre choix que d'aller vers les régions de colonisation du Québec, souvent éloignées, où la terre est peu fertile et les conditions de vie difficiles. Le colon est isolé et, à cause du rendement insuffisant de sa ferme, il doit souvent travailler en forêt, comme bûcheron, pour joindre les deux bouts. Peu de ruraux québécois sont attirés par les nouvelles régions de colonisation, et la majorité préfère se diriger vers la ville, car même les longues heures de travail en usine paraissent préférables à la vie de colon.

Les filatures de la Nouvelle-Angleterre ont alors besoin d'une abondante main-d'oeuvre à bas salaires et elles la trouvent dans les campagnes du Québec. Durant les dernières décennies du XIXe siècle, l'émigration aux États-Unis devient un mouvement de masse (voir FRANCO-AMÉRICAINS). On estime qu'entre 1850 et 1930, près d'un million de Canadiens français tentent ainsi l'aventure américaine. Le surplus de population rurale favorise aussi l'émergence d'entreprises manufacturières au Québec même. C'est un des nombreux facteurs qui expliquent la croissance industrielle au Québec. L'expansion du marché intérieur canadien, la construction ferroviaire et les politiques économiques du gouvernement du Canada, en particulier le tarif protectionniste de 1879 (voir POLITIQUE NATIONALE), y contribuent aussi.


Industrialisation
L'industrialisation du Québec pendant cette période se déroule en deux étapes. La première, au milieu du XIXe siècle, est surtout concentrée à Montréal. La seconde, dans les années 1880, permet de renforcer la structure industrielle montréalaise, mais elle est aussi témoin de l'implantation de l'industrie dans plusieurs autres villes, petites et moyennes, notamment à Québec et dans les centres urbains des Cantons de l'Est.

Au Québec, l'industrialisation s'appuie surtout sur l'industrie légère, qui emploie une main-d'oeuvre abondante et faiblement rémunérée et qui produit des biens de consommation, tels la chaussure, le textile et les aliments. Il y a aussi de l'industrie lourde, surtout liée au secteur des transports et concentrée à Montréal.

L'industrialisation accélère le processus d'urbanisation et, à la fin du XIXe siècle, le tiers des Québécois vivent dans les villes. La croissance urbaine et industrielle la plus significative se manifeste à Montréal, où la moitié de la production industrielle du Québec est concentrée et où habitent près du quart des Québécois, en 1901.

La majorité de la population du Québec vit néanmoins dans les régions rurales, où l'agriculture de subsistance cède de plus en plus la place à des productions commerciales. Les agriculteurs abandonnent la culture des céréales pour se consacrer à l'élevage laitier et à des cultures spécialisées. Un changement d'une telle importance ne peut se faire que graduellement, à des rythmes fort inégaux d'une région à l'autre.

La croissance économique de cette période favorise l'émergence d'une nouvelle bourgeoisie dont les membres, contrairement à leurs prédécesseurs, ne se limitent pas au secteur commercial, mais investissent également dans les transports, le secteur financier et les entreprises industrielles. On les trouve surtout parmi les groupes d'origine anglaise ou écossaise, et ils sont concentrés à Montréal, métropole du Canada. Ils ont la mainmise sur les grandes entreprises oeuvrant à l'échelle du Canada telle la puissante BANQUE DE MONTRÉAL (fondée en 1817). Les Canadiens français sont à peu près absents des rangs de la grande bourgeoisie, mais ils manifestent de plus en plus leur présence à un autre niveau, celui de la moyenne bourgeoisie, qui oeuvre à l'échelle locale ou régionale. Ils participent activement à l'exercice du pouvoir politique au Québec et mettent sur pied des institutions francophones telles des banques, une presse d'affaires, des chambres de commerce.

L'industrialisation conduit aussi à la formation d'une classe ouvrière. À Montréal, à Québec et dans les petites villes industrielles, les Québécois qui ont quitté les fermes pour devenir ouvriers vivent dans des conditions pénibles : bas salaires, longues journées de travail, mauvaises conditions de logement, taux de mortalité élevés et chômage saisonnier. Les ouvriers canadiens français, moins qualifiés, doivent se contenter des emplois les moins bien rémunérés. C'est particulièrement le cas pour les femmes, de plus en plus nombreuses dans les industries du textile, du vêtement et du tabac. L'importance croissante de la classe ouvrière est confirmée par la montée du mouvement ouvrier dans les années 1880 et 1890 (voir TRAVAILLEURS, HISTOIRE DES). Le syndicalisme est rapidement dominé par deux organisations américaines, les CHEVALIERS DU TRAVAIL et la Fédération américaine du Travail, qui mettent sur pied des syndicats affiliés au Canada. Pendant cette période, seule une faible proportion des ouvriers québécois (surtout parmi les plus qualifiés) est syndiquée.

Sur le plan politique, cette période est dominée par le Parti conservateur qui, sauf pour de brefs intermèdes, est constamment au pouvoir à Ottawa comme à Québec. Après le décès de George-Étienne CARTIER en 1873, le parti est déchiré par les querelles entre ses ailes ultramontaine (voir ULTRAMONTANISME ) et modérée. Entre 1867 et 1897, le Québec a 10 premiers ministres : 8 conservateurs, dont P.J.O. CHAUVEAU (1867-1873) et J.A. CHAPLEAU (1879-1882), et 2 libéraux, dont Honoré MERCIER (1887-1891).

L'Église catholique (voir CATHOLICISME) représente une puissante force sociale. Elle a la mainmise sur le système d'éducation et, grâce à son réseau de paroisses et d'associations religieuses, exerce une forte emprise morale sur le peuple. La vitalité et le pouvoir social de l'Église sont alimentés par la rapide croissance des effectifs du clergé et des communautés religieuses, qui se manifeste depuis le milieu du XIXe siècle. Le pouvoir de l'Église a cependant ses limites. Malgré ses succès dans les champs social et culturel, son influence est moins forte dans les domaines de l'économie ou de la politique. Le clergé ne parvient pas à freiner l'industrialisation ou l'émigration vers les États-Unis. Il tente bien de contrôler les hommes politiques, allant même jusqu'à appuyer le Programme catholique aux élections de 1871, mais n'y parvient pas. Plusieurs prêtres expriment ouvertement leur opposition au Parti libéral, mais celui-ci, sous la direction de Wilfrid LAURIER au fédéral et de Honoré Mercier au provincial, atténue son radicalisme et accroît ses appuis parmi la population.

Même si le monde rural représente toujours une caractéristique importante à la fin du XIXe siècle, le développement économique et social du Québec est parallèle à celui d'autres régions d'Amérique du Nord qui sont en voie d'industrialisation. Toutefois, la langue et la culture distinguent nettement le Québec du reste du continent. De plus, les Canadiens français ne dominent pas le développement économique. Ils deviennent souvent des citoyens de seconde zone, plus susceptibles d'être ouvriers que patrons.


1896-1930
Pendant les trois premières décennies du XXe siècle, Le Québec connaît une forte croissance économique et le rythme des changements qui ont caractérisé l'époque précédente s'accélère. L'industrialisation et l'urbanisation poursuivent leur progression : pendant la Première Guerre mondiale, la part de la population qui est urbaine atteint 50 p. 100 et elle grimpe à 60 p. 100 en 1931.

 Henri Bourassa
Henri Bourassa
Fondateur du journal « Le Devoir » et opposant à l'action militaire canadienne à l'étranger, Bourassa stimule la croissance d'un nationalisme vigoureux au Québec (avec la permission de Bibliothèque et Archives Canada/C-27360 /coll. Henri Bourassa).
L'agglomération de Montréal s'affirme encore plus comme la métropole du Québec et rassemble 35 p. 100 de la population de la province en 1931. Sa croissance industrielle est remarquable : de nouvelles industries se développent, tandis que les entreprises déjà bien établies accroissent substantiellement leur production pour répondre à la demande engendrée par la croissance rapide du Canada. Grâce à ses réseaux de chemins de fer, à ses grandes banques et à ses nombreuses entreprises commerciales et industrielles, Montréal devient le centre organisateur du développement de l'Ouest. Son port expédie le blé canadien vers l'Europe. Montréal reste le plus important centre industriel du Canada et assure les deux tiers de la valeur de la production manufacturière du Québec.

Simultanément, le paysage québécois est transformé par un nouveau type d'industrialisation centré sur l'exploitation des ressources naturelles. Des industries liées aux ressources hydroélectriques et forestières (pâtes et papiers, aluminium, chimie) se développent rapidement dans les anciennes régions de colonisation, comme la Mauricie et le Saguenay - Lac-Saint-Jean. L'émigration vers les États-Unis ralentit, bien qu'elle reste importante jusqu'en 1930.

À mesure que s'accroît la concentration des entreprises dans les secteurs bancaire et industriel, le pouvoir économique devient encore plus centralisé aux mains d'une poignée de grands capitalistes de Montréal, presque tous canadiens anglais. La bourgeoisie canadienne française est marginalisée et son emprise réduite aux entreprises de nature locale et aux secteurs traditionnels. Elle conserve toutefois une forte présence sur la scène politique, surtout à l'échelon provincial.

La majorité des Canadiens français n'a cependant d'autre choix que l'agriculture ou le travail en usine. La situation des agriculteurs québécois continue à s'améliorer jusqu'à la Première Guerre mondiale, grâce à la spécialisation et à la commercialisation accrues. Pendant les années 20, ils cherchent à briser leur isolement traditionnel en formant des associations et des coopératives (voir FERMIERS UNIS DU QUÉBEC; MOUVEMENT COOPÉRATIF).

Dans les villes, les ouvriers canadiens français font maintenant face à la concurrence d'une nouvelle vague d'immigrants, venant de plus en plus d'Europe continentale. Parmi les groupes ethniques qui ne sont ni d'origine française, ni d'origine britannique, les Juifs d'Europe de l'Est sont les plus nombreux, suivis de loin par les Italiens. Pendant la seconde moitié du XIXe siècle, la proportion des Canadiens français dans la population du Québec passe de 75 p. 100 à 80 p. 100 et elle se maintient à ce niveau dans les premières décennies du XXe siècle. La part du groupe d'origine britannique décline toutefois, à 15 p. 100 en 1931, tandis que celle des groupes d'autres origines que française ou britannique atteint près de 6 p. 100. La diversité ethnique est cependant un phénomène de plus en plus limité à l'île de Montréal, où environ 60 p. 100 de la population est d'origine française.

Tout comme à la fin du siècle précédent, les hommes politiques et les hommes d'affaires canadiens français appuient vigoureusement le développement industriel. Le Parti libéral provincial, au pouvoir de 1897 à 1936, mise beaucoup sur la grande entreprise et sur l'apport du capital américain pour développer les nouvelles industries d'exploitation des ressources naturelles. Les premiers ministres F.-G. MARCHAND (1897-1900), S.-N. PARENT (1900-1905), Lomer GOUIN (1905-1920) et L.-A. TASCHEREAU (1920-1936) poursuivent tous des programmes de modernisation. Cependant, un groupe d'intellectuels et de membres de professions libérales, dirigé successivement par Henri BOURASSA et Lionel GROULX, s'approprie l'étiquette de nationaliste et veut résister à l'industrialisation rapide et surtout à la vente des ressources naturelles à des étrangers.

L'opposition des nationalistes à l'industrialisation massive reçoit un solide appui du clergé catholique, alarmé par l'ampleur de l'exode rural et par l'urbanisation rapide de la population. Cependant, plutôt que de rejeter globalement un processus qu'il ne contrôle pas, le clergé adopte une nouvelle stratégie en mettant sur pied des organisations qui lui assureront une mainmise de l'intérieur sur le nouvel ordre économique et social. Par exemple, le clergé favorise la création de syndicats catholiques qui s'implantent surtout dans les petites villes industrielles du Québec. Ces syndicats ne réussissent toutefois pas à percer à Montréal et, malgré l'appui du clergé, ils ne rassemblent qu'un quart des syndiqués québécois à la fin des années 20, les autres préférant les syndicats internationaux d'origine américaine.


Libéralisme et traditionalisme
Tout au cours de la période, deux conceptions de la société québécoise s'opposent sur la place publique. La première, appelée idéologie libérale, est soutenue par les hommes d'affaires et la majorité des hommes politiques. Mettant l'accent sur la croissance économique et l'idée de progrès, elle accorde une grande importance à l'individu et à la libre entreprise. Ses représentants croient que l'avenir de la nation passe par le progrès individuel de ses membres et que la voie de la croissance économique est la seule viable pour le Québec. Puisqu'ils estiment que le progrès individuel conduit au progrès collectif, ils sont convaincus que c'est l'éducation qui mène à l'amélioration de la situation économique. Ils veulent donc moderniser les structures économiques et sociales du Québec.

S'opposant à ce libéralisme, l'idéologie traditionaliste, appelée aussi clérico-nationaliste, croit que le salut de la nation passe par le respect des traditions et par le maintien des valeurs canadiennes françaises et catholiques, ce qui l'amène à valoriser la vie rurale. Soutenue par des intellectuels nationalistes et par de nombreux membres du clergé, cette idéologie s'oppose à presque tout ce qui est étranger. Elle est exprimée avec force dans un grand nombre de publications, de discours et de sermons. Elle est formulée de façon beaucoup plus explicite et articulée que l'idéologie libérale, ce qui a longtemps conduit les historiens et les sociologues à la considérer comme l'idéologie dominante au Québec. En réalité, la situation est plus complexe. Malgré la résistance des ténors de l'idéologie clérico-nationaliste, l'industrialisation se poursuit et un nombre croissant de Québécois francophones quitte la ferme pour se diriger vers la ville. Le rêve d'un retour à la société rurale traditionnelle ne se réalisera jamais.

Quant aux idéologies socialistes, très importantes en Europe à l'époque, elles n'occupent qu'une position marginale au Québec. Quelques représentants syndicaux se lancent dans l'action politique grâce au Parti ouvrier, mais leur discours est plus près de celui des travaillistes anglais que des socialistes européens.

La montée du nationalisme au Québec soulève en outre la question de la place du Québec dans la Confédération. Quand Laurier est premier ministre fédéral, bien des Canadiens français pensent que, grâce à lui, ils détiennent un certain pouvoir. En réalité, ils assistent à une réduction de leurs droits scolaires et linguistiques dans plusieurs parties du pays, malgré les luttes vigoureuses menées par les nationalistes. L'élection d'un gouvernement conservateur à Ottawa, en 1911, et surtout la crise de la CONSCRIPTION de 1917 accentuent l'échec des nationalistes et contribuent à l'isolement du Québec. Par la suite, le Québec se range massivement derrière le Parti libéral.


1930-1945
La CRISE DES ANNÉES 30 paraît donner en partie raison au clergé et aux intellectuels nationalistes qui prédisent depuis longtemps l'échec du modèle libéral. Au Québec, la région la plus touchée est celle de Montréal. Principal port du Canada, la métropole est très affectée par le chômage quand le commerce international et les exportations canadiennes s'effondrent. De plus, la chute de la consommation intérieure heurte de plein fouet ses industries manufacturières. Montréal se retrouve donc avec des dizaines de milliers de sans-emploi qui doivent compter sur l'aide gouvernementale pour survivre.

Partout au Canada, les solutions traditionnelles, reposant avant tout sur la charité privée, s'avèrent insuffisantes pour résoudre la crise, et les gouvernements doivent intervenir. Dépassés par l'ampleur des problèmes, les gouvernements provinciaux font appel à Ottawa, qui participe au financement de l'aide aux chômeurs. Cette intervention fédérale en matière de politique sociale provoque une remise en question du fonctionnement du fédéralisme canadien, avec les travaux de la commission Rowell-Sirois. Elle marque aussi le début d'un long processus de centralisation au bénéfice du gouvernement fédéral, qui a un impact considérable sur le Québec.

La Deuxième Guerre mondiale joue un rôle déterminant à cet égard, alors qu'Ottawa intervient massivement dans la gestion de l'économie. Pendant la Crise et la guerre, on en vient graduellement à accepter l'idée d'une intervention gouvernementale plus systématique, à l'aide de politiques économiques keynésiennes. Un tel changement soulève toutefois une question fondamentale dans un régime fédéral tel celui du Canada : quel gouvernement doit avoir la responsabilité des nouveaux instruments de régulation? Généralement, les Canadiens anglais en viennent à estimer que ce doit être une responsabilité fédérale, afin que puisse s'établir une égalité des chances d'un bout à l'autre du pays.

À l'opposé, la majorité des penseurs et des hommes politiques francophones du Québec s'opposent à une telle concentration des pouvoirs à Ottawa, parce qu'elle menace l'autonomie que les Canadiens français ont acquise grâce à l'existence d'un gouvernement provincial qu'ils contrôlent. La question est d'autant plus compliquée que la plupart des députés du Québec à Ottawa sont des libéraux, dont le parti détient le pouvoir de 1935 à 1957, et qu'ils appuient la centralisation fédérale. Pendant la guerre, le gouvernement fédéral peut imposer sa solution, mais la paix revenue, la question ressurgit avec force. En conséquence, l'histoire du Québec dans la seconde moitié du XXe siècle (et celle du Canada tout entier) est marquée par d'incessantes luttes fédérales-provinciales.

Les perturbations causées par la crise économique remettent en question l'ordre politique et social existant. Les groupes communistes et socialistes sont alors en plein essor au Canada, mais ils ne réussissent pas à attirer les Canadiens français, chez qui la tradition de gauche est à peu près inexistante. Au Québec, leur recrutement se fait surtout parmi les immigrants et chez certains intellectuels anglophones. Ce sont plutôt les mouvements nationalistes et traditionalistes qui ont la faveur des Canadiens français, et de nouveaux groupes, mettant l'accent sur le nationalisme et le corporatisme tels l'ACTION LIBÉRALE NATIONALE et, plus tard, le BLOC POPULAIRE CANADIEN obtiennent un certain succès auprès de l'électorat.

Leur succès ne dure pas, car l'effervescence idéologique des années 30 s'estompe avec la guerre. Au Québec, la guerre est synonyme de retour à la prospérité et au plein emploi. Les Québécois profitent en effet de la guerre, mais ils sont réticents à en payer le prix. Même si des milliers de Canadiens français s'enrôlent pour combattre en Europe, l'armée canadienne reste une institution profondément anglophone qui n'attire guère les francophones du Québec. Les dirigeants nationalistes présentent la guerre comme un phénomène étranger qui ne concerne pas les Canadiens français, de sorte qu'une intense résistance à la participation militaire du Canada en Europe, et surtout à la conscription, se développe au Québec.

En 1942, Ottawa tient un plébiscite pancanadien sur la conscription. Une forte majorité de Québécois vote contre l'enrôlement obligatoire pour service outre-mer, tandis qu'une majorité de Canadiens anglais dans les autres provinces y est favorable. Il en résulte de sérieuses divisions nationales.

La guerre a aussi, sur le plan social, des conséquences à long terme qui touchent aussi bien les mentalités que la vie quotidienne. Les Québécois qui combattent en Europe sont en contact avec des cultures et des modes de vie différents des leurs. Des milliers de femmes travaillent en usine, afin de répondre aux besoins militaires, et même si plusieurs retournent à un rôle familial plus traditionnel après le conflit, leur expérience a des effets à long terme. L'impact de la guerre se fait particulièrement sentir en milieu rural. Les agriculteurs sont encore plus intégrés à l'économie capitaliste et sont amenés à améliorer l'exploitation de leurs fermes pour les rendre plus productives, tandis que leurs fils et leurs filles quittent la campagne pour travailler en usine. De plus, la propagande du temps de guerre, l'accès plus grand à la radio et l'amélioration des communications contribuent à intégrer les ruraux dans le courant de modernisation qui se manifeste au Québec depuis longtemps, mais qui n'a pas touché également toutes les régions.


Époque duplessiste, 1945-1960
Après la guerre, le Québec connaît une autre période de croissance économique accélérée. Cela est particulièrement visible dans le secteur des ressources naturelles, stimulé par la demande américaine. La manifestation la plus spectaculaire en est l'ouverture à l'exploitation minière des régions septentrionales de la Côte Nord et du Nouveau Québec. La croissance se fait aussi sentir dans le secteur manufacturier et dans les services. Une nouvelle poussée d'urbanisation accélère l'exode rural, de sorte qu'en 1960, les agriculteurs ne représentent plus qu'une faible minorité de la population active du Québec. En outre, le niveau de vie s'améliore de façon notable, ce qui permet aux Québécois d'accéder en plus grand nombre à la société de consommation.

La population du Québec augmente substantiellement. Le nombre de naissances s'accroît et reste à un niveau élevé jusqu'au début des années 60. L'immigration reprend, après avoir été presque réduite à néant entre 1930 et 1945. Les nouveaux venus proviennent en grand nombre des îles Britanniques, comme auparavant, mais aussi d'Europe du Sud, en particulier d'Italie. Le caractère cosmopolite de Montréal s'en trouve accentué et, en 1961, les Québécois d'origine italienne forment le plus important groupe ethnique d'origine autre que française ou britannique.

La croissance économique a aussi des effets sociaux très significatifs. Elle favorise la montée d'une nouvelle classe moyenne de gestionnaires, de travailleurs hautement qualifiés et d'enseignants. Ce groupe réclame de plus en plus une modernisation des structures politiques et sociales du Québec, encore fortement marquées par le traditionalisme et l'emprise du clergé. L'écart entre, d'une part, la réalité socio-économique et les besoins de la population et, d'autre part, le traditionalisme des institutions, devient de plus en plus évident.

Tout au long de cette période d'après-guerre, le Québec est gouverné par l'UNION NATIONALE et son chef, Maurice DUPLESSIS. Maintenu au pouvoir grâce à l'appui des éléments les plus traditionnels de la société, à la corruption politique et aux distorsions d'une carte électorale inadaptée aux réalités démographiques, Duplessis dirige un gouvernement conservateur qui affiche une vision traditionaliste de la société québécoise. Même si des groupes de plus en plus nombreux expriment le besoin de réformes en profondeur, l'Union nationale en retarde la mise en oeuvre.

Le gouvernement Duplessis justifie ses politiques au nom du nationalisme, mais d'un nationalisme traditionnel et conservateur qui met l'accent sur la religion, la langue et le caractère rural du Canada français. Il résiste au gouvernement fédéral au nom de l'autonomie provinciale. De son côté, le gouvernement fédéral représente un nouveau type de libéralisme réformateur qui attire plusieurs jeunes intellectuels canadiens français. Ceux-ci décrivent alors la période duplessiste comme celle de la Grande Noirceur. En outre, le gouvernement fédéral est dirigé par un Canadien français, Louis Saint-Laurent, qui obtient un fort appui de l'électorat québécois. Ainsi, une partie de cet électorat appuie simultanément deux premiers ministres aux orientations opposées.

La période duplessiste est particulièrement difficile pour le mouvement syndical qui se heurte aux politiques antisyndicales du gouvernement. De nombreuses grèves, surtout la GRÈVE DE L'AMIANTE, en 1949, ont un retentissement considérable. On assiste aussi à des changements au sein du monde syndical : les syndicats catholiques se laïcisent et se radicalisent (voir CONFÉDÉRATION DES SYNDICATS NATIONAUX; CENTRALES SYNDICALES QUÉBÉCOISES) et la fusion des deux grandes centrales américaines, le Fédération américaine du Travail et le Congrès des organisations industrielles (voir FAT-COI) mène au regroupement de leurs organisations affiliées au Québec.


Effets de la Révolution tranquille
Certaines des institutions de la société québécoise (notamment le système d'éducation, les services sociaux et la fonction publique) sont de plus en plus inadaptées aux nouvelles réalités de l'après-guerre. La mort de Duplessis, en 1959, marque le début d'une nouvelle ère, celle de la RÉVOLUTION TRANQUILLE, qui dure de 1960 à 1966. L'héritage politique et idéologique du duplessisme est rapidement éliminé, ce qui indique à quel point il était peu adapté à la réalité socio-économique.

René Lévesque
René Lévesque
Lévesque a fondé le Parti Québécois, parti dont le principal objectif était la souveraineté (avec la permission de la Presse canadienne).
Le Parti libéral du Québec, dirigé par Jean LESAGE (1960-1966) entreprend de moderniser l'appareil gouvernemental, le système scolaire et les services sociaux. Cette orientation est maintenue, quoique de façon moins spectaculaire, par les gouvernements suivants : ceux de l'Union nationale de Daniel JOHNSON (1966-1968) et de Jean-Jacques BERTRAND (1968-1970), du Parti libéral de Robert BOURASSA (1970-1976) et du Parti québécois de René LÉVESQUE ( 1976-1985) et de Pierre-Marc JOHNSON (1985). La société québécoise rompt aussi avec une longue tradition en se décléricalisant : la pratique religieuse décline, les rangs du clergé s'amenuisent et l'Église perd son emprise sur les services sociaux et, plus généralement, sur les mentalités.

Mais la Révolution tranquille s'inscrit aussi dans la continuité d'une évolution séculaire de la société québécoise. Les processus d'industrialisation, d'urbanisation et de tertiarisation sont en marche depuis fort longtemps et font pleinement sentir leurs effets dans les années 60 et 70. D'autres tendances récentes se poursuivent : l'amélioration du niveau de vie, la montée d'une nouvelle classe moyenne et de nouvelles élites et la hausse du niveau d'éducation.

La prospérité de l'après-guerre profite aux francophones, mais elle leur fait en même temps percevoir de façon plus nette l'existence d'une importante discrimination ethnique. Sur les lieux de travail, ils n'obtiennent que les emplois subalternes, tandis que, dans les grands magasins et sur la place publique en général, leur langue a un statut de seconde zone.

Un nouveau nationalisme émerge. Il se démarque de celui de Duplessis en s'affichant comme réformiste et en exigeant une révision du statut du Québec dans la Confédération. Ce nouveau nationalisme s'exprime dans des tendances diverses : celle des libéraux, autonomistes, mais toujours fédéralistes; celle des indépendantistes, qui gagne en importance et en crédibilité au cours des années 60; celle des socialistes, présente dans le mouvement syndical, maintenant plus fort, et chez les intellectuels, qui veulent aller plus loin que le réformisme.

Le Québec des années 60 et 70 est témoin d'importantes luttes pour le pouvoir, entre anciennes et nouvelles élites et entre francophones et anglophones. Ces luttes sont surtout menées sur trois fronts : la langue, l'économie et la politique.

La bataille de la langue vise à donner au français, qui est la langue de la majorité, une reconnaissance complète, un véritable statut de langue principale. Un enjeu important est celui de l'intégration à la majorité francophone des Québécois qui ne sont ni d'origine française ni d'origine britannique, et la lutte porte sur la langue d'enseignement. L'objectif de francisation est atteint par étapes, provoquant à chaque fois des résistances de la part des groupes non francophones.

Le conflit linguistique quitte les batailles de rues qui le caractérisent, vers la fin des années 60, pour se retrouver à l'Assemblée nationale du Québec et, plus généralement, dans l'opinion publique. Trois lois linguistiques sont adoptées par autant de gouvernements différents entre 1969 et 1977. Elles viennent successivement accroître la pression, étendre la reconnaissance du français comme langue officielle et en rendre l'apprentissage et l'utilisation obligatoires. La dernière de ces lois, la Loi 101, appelée Charte de la langue française, dépasse de beaucoup le cadre scolaire. Elle vise non seulement à intégrer plus d'enfants à l'école française, mais également à franciser l'ensemble de la société : entreprises, services professionnels, affichage public, etc. À la fin des années 70, le français est parlé et reconnu partout sur le territoire québécois. Les anglophones conservent néanmoins leurs institutions et les droits linguistiques qui leur sont garantis par la constitution.

La lutte pour le pouvoir se déroule également sur le plan économique. Un des objectifs est de transformer le milieu de travail afin que les Canadiens français obtiennent, dans le secteur privé, de meilleurs emplois et des possibilités de carrière. Un autre objectif est d'appuyer les hommes d'affaires canadiens français et les entreprises qui leur appartiennent pour les aider à se développer et à obtenir une plus grande part du marché. Un troisième objectif est d'amener les grandes entreprises canadiennes ou internationales établies dans la province à mieux tenir compte des besoins spécifiques du Québec. Un dernier objectif est de faire de l'État québécois un partenaire majeur de l'entreprise privée dans le développement économique. Dans ces domaines, les Canadiens français réalisent des progrès notables au cours des années 60 et 70.

Il faut souligner l'émergence de nouveaux groupes financiers francophones, mais également l'intervention accrue de l'État québécois dans l'activité économique par l'intermédiaire de nombreuses sociétés d'État telles HYDRO QUÉBEC ou la CAISSE DE DÉPÔT ET PLACEMENT DU QUÉBEC. Ces succès sont cependant contrebalancés par l'affaiblissement de la position économique du Québec dans l'ensemble du Canada, avec le déplacement vers l'ouest du centre de gravité économique. Montréal perd son titre de métropole du Canada au profit de Toronto, et un grand nombre d'entreprises déménagent en Ontario leur siège social ou leurs activités manufacturières.

Le troisième champ de bataille est celui du pouvoir politique à l'intérieur du Canada. Les années 60 et 70 sont marquées par des luttes continuelles pour accroître le poids du Québec dans la fédération canadienne et en arriver à une nouvelle répartition des pouvoirs entre les deux niveaux de gouvernement. L'objectif du gouvernement québécois est de freiner le processus de centralisation fédérale et de devenir lui-même le principal porte-parole des Canadiens français. Le débat sur la constitution est l'un des grands thèmes de l'actualité au cours des années 60 et 70. Il est ponctué de déclarations fracassantes, de guerres de protocole et d'image, mais aussi de discussions, de négociations, de conférences fédérales-provinciales. À l'affirmation marquée du Québec au cours de la Révolution tranquille, succède une période de résistance fédérale à la volonté des provinces d'accroître leur autonomie. Elle se précise avec l'arrivée de Pierre Elliot TRUDEAU au pouvoir à Ottawa, en 1968.

Ce long conflit politique est même ponctué de moments de violence avec les interventions du Front de libération du Québec et la CRISE D'OCTOBRE 1970. Généralement, toutefois, il se déroule dans le cadre du régime démocratique. Pendant deux décennies, il mobilise beaucoup d'énergie et aboutit à deux défaites importantes pour le Québec : celle des partisans de l'indépendance, qui perdent le RÉFÉRENDUM DU QUÉBEC de 1980, et celle des partisans d'un Québec plus fort au sein de la fédération canadienne, avec l'adoption de la nouvelle constitution du Canada, en 1982. Il se solde par un renforcement du centralisme fédéral et par la confirmation de la mise en minorité du Québec dans la Confédération. En 1987, l'ACCORD DU LAC MEECH (voir ACCORD DU LAC MEECH : DOCUMENT) indique une volonté de réduire la tension et de permettre au Québec d'accepter la Loi constitutionnelle de 1982 (voir DROIT CONSTITUTIONNEL), mais sans succès.

La position du Québec dans le gouvernement fédéral semble toutefois s'améliorer. À l'époque de Trudeau (1968-1979 et 1980-1984), il y a plus de Québécois que jamais au Conseil des ministres et l'administration fédérale devient plus ouvertement bilingue. Ces résultats sont toutefois fragiles et dépendent de l'influence des représentants du Québec dans le Parti libéral. Dans les années 80, le nombre de francophones occupant des responsabilités administratives demeure faible, surtout aux échelons supérieurs.

Il y a en outre des conflits qui se déroulent à l'intérieur du groupe francophone. Le renforcement du mouvement syndical, au cours des années 60, aboutit, dans la décennie suivante, à de véritables affrontements entre les grandes centrales syndicales et l'État. De même, la nouvelle classe moyenne canadienne française, qui s'est développée dans l'après-guerre et qui occupe l'avant-scène au cours des années 60 et 70, est marquée par des tensions profondes. Elle affiche une relative unanimité pendant la Révolution tranquille, mais par la suite de fortes divisions se manifestent : sur le plan politique, avec la polarisation entre le Parti libéral et le Parti québécois; sur le plan social, avec les tensions entre dirigeants syndicaux et administrateurs gouvernementaux.

Malgré l'amélioration du niveau de vie, la société québécoise reste marquée par de profondes inégalités. Il y a des inégalités régionales : alors que Montréal prospère, d'autres régions restent sous-développées. Il y a aussi des inégalités sociales, alors que le Québec connaît un taux de chômage nettement plus élevé que la moyenne canadienne et qu'un grand nombre de ses citoyens vivent dans la pauvreté. Les années 60 et 70 sont témoins d'une prise de conscience beaucoup plus nette de ces problèmes et de l'expression de revendications visant à changer la situation.


Une fin de siècle mouvementée
La période de rattrapage et de transformations rapides qui a caractérisé le Québec depuis le début de la Révolution tranquille se termine à l'aube des années 80. Les deux décennies suivantes sont marquées au coin de l'incertitude et de l'instabilité provoquées par les revirements de la situation économique et politique.

Le Québec est durement affecté par la récession de 1981-1982. La reprise est lente, mais elle finit par entraîner une forte croissance dans la seconde moitié de la décennie. L'euphorie prend fin abruptement avec la crise du début des années 90, et il faut attendre le milieu de la décennie pour voir l'économie reprendre un peu de vigueur. Aux effets de ces crises cycliques s'ajoutent ceux de la restructuration en profondeur de l'économie, amorcée avant 1980, et qui se font maintenant pleinement sentir. Les industries manufacturières traditionnelles, reposant sur l'emploi d'une main-d'oeuvre peu qualifiée et faiblement rémunérée, sont lourdement affectées par la nouvelle concurrence internationale. Un grand nombre de vieilles usines ferment leurs portes, le chômage s'accroît de façon dramatique et des centaines de milliers de personnes sont réduites à l'aide sociale. Il y a toutefois des signes d'espoir à mesure que la nouvelle économie, s'appuyant sur des technologies de pointe, s'implante dans le secteur manufacturier et celui des services et alimente la croissance. Le processus d'adaptation est cependant douloureux, car les travailleurs mis à pied ne peuvent pas facilement se trouver de l'emploi dans un marché du travail reposant sur des qualifications élevées. Le pouvoir d'achat, en hausse constante depuis la fin de la Deuxième Guerre mondiale, commence à décliner.

Malgré ces problèmes, la société québécoise bénéficie après 1980 des politiques économiques, éducatives et linguistiques adoptées au cours des deux décennies précédentes. L'émergence de nouvelles générations hautement qualifiées transforme les conditions de vie. La participation des femmes à la main-d'oeuvre devient beaucoup plus significative et elles s'insèrent dans des secteurs d'emplois auparavant dominés par les hommes. En général, les francophones améliorent leur situation. Dans les grandes entreprises canadiennes ou américaines, où ils ont longtemps été confinés aux échelons inférieurs, ils atteignent rapidement des positions de premier plan. Les entreprises privées possédées par des francophones deviennent beaucoup plus nombreuses et puissantes; quelques-unes telles Bombardier et Québecor se hissent même au rang des multinationales.

Le succès des entrepreneurs francophones a pour effet de redorer le blason du secteur privé et de remettre en question l'un des fondements des politiques héritées de la Révolution tranquille, l'intervention étatique dans l'économie. Au cours des années 80 et 90, un vent de privatisation et de déréglementation souffle sur le Québec. Les déficits en hausse constante forcent les gouvernements à réduire leurs dépenses et à réviser l'offre de services de l'État providence. Le rythme de ces réductions s'accélère au milieu des années 90, avec l'objectif d'atteindre le déficit zéro à la fin du siècle.

Il se produit aussi d'importants changements démographiques. À compter des années 60, le taux de natalité des Québécois d'origine française décline rapidement pour devenir l'un des plus faibles au monde, ce qui compromet l'accroissement futur de ce groupe. La population d'origine britannique chute de façon marquée à la suite de nombreux départs vers d'autres provinces. Ces facteurs contribuent à accroître l'importance des autres minorités ethniques dont les effectifs augmentent grâce à l'immigration. Les nouvelles politiques d'immigration adoptées à la fin des années 60 contribuent à élargir l'éventail des groupes représentés au Québec. Leur présence est d'ailleurs reconnue officiellement par le gouvernement québécois, qui adopte sa propre version du multiculturalisme avec la politique des communautés culturelles. Les représentants de ces groupes occupent une place accrue sur la place publique et dans la vie politique. La scène politique est alors caractérisée par un va-et-vient entre la souveraineté et le fédéralisme renouvelé, entre le Parti québécois et le Parti libéral.

Le référendum de 1980 et le rapatriement de la constitution canadienne portent un dur coup au mouvement indépendantiste. Le premier ministre Lévesque propose de jouer à nouveau la carte du fédéralisme renouvelé, avec sa stratégie du « beau risque », ce qui entraîne un schisme dans le Parti québécois (PQ). Il démissionne en 1985, et son successeur, Pierre-Marc Johnson, perd les élections tenues quelques mois plus tard. Le départ de Lévesque et celui de Trudeau l'année précédente marquent la fin d'une époque. Le chef du Parti libéral du Québec, Robert Bourassa, reprend le pouvoir en 1985. Conjointement avec le nouveau premier ministre canadien, le conservateur Brian Mulroney, il tente de résoudre le conflit entre le Québec et le Canada en proposant de nouvelles discussions constitutionnelles. Celles-ci aboutissent en 1987 à l'Accord du Lac Meech, qui reconnaît de façon nominale le caractère distinct du Québec, mais le refus de Terre-Neuve et du Manitoba, en 1990, empêche la ratification de cette modification à la constitution.

L'échec de l'accord provoque un profond ressentiment au Québec et accroît l'appui populaire à l'idée de souveraineté. Bourassa met le reste du Canada au défi de proposer une solution de rechange acceptable, mais sa stratégie échoue. En 1992, il est forcé d'accepter l'Accord de Charlottetown, qui est ensuite rejeté par la majorité des Québécois lors d'un référendum provincial et par les électeurs de cinq des neuf autres provinces. Ces événements ont deux conséquences majeures sur le plan politique. La première est la création d'un parti fédéral voué à la souveraineté du Québec, le Bloc québécois, dirigé par Lucien Bouchard. Aux élections fédérales de 1993, le Bloc obtient 54 des 75 sièges dans la province et devient l'Opposition officielle à la Chambre des communes. La seconde conséquence est le retour au pouvoir du Parti québécois, dirigé par Jacques Parizeau, qui gagne les élections de 1994 contre les libéraux de Daniel Johnson. Le PQ organise un autre référendum sur la souveraineté en 1995, qu'il perd par une faible marge. Après cet échec, Lucien Bouchard remplace Parizeau à la tête du PQ et comme premier ministre du Québec.

L'appui à la souveraineté décline alors. Aux élections fédérales de 1997, le Bloc québécois voit ses appuis réduits quelque peu et le Parti réformiste prend la tête de l'Opposition. Sur la scène provinciale, Daniel Johnson abandonne la direction du Parti libéral au début de 1998. Jouissant d'un fort appui dans l'opinion publique, Jean Charest quitte alors la direction du Parti conservateur fédéral pour prendre la tête du Parti libéral du Québec. Fédéralistes et libéraux comptent sur lui pour défaire le Parti québécois de Lucien Bouchard, mais ce dernier réussit à conserver le pouvoir lors des élections de novembre 1998. Au-delà du va-et-vient entre les deux grands partis provinciaux, il faut reconnaître que l'un et l'autre ont, depuis les années 60, combattu pour obtenir une reconnaissance plus nette du caractère distinct du Québec, que ce soit à l'intérieur ou à l'extérieur du régime fédéral. L'un et l'autre ont manifestement échoué dans ces tentatives.

Malgré cet échec, les francophones, sous l'impulsion de la Révolution tranquille, ont réussi à améliorer de façon significative leur situation dans leur propre province et à cesser d'être perçus comme des citoyens de seconde classe. Au cours du XXe siècle, la société québécoise a été transformée de multiples façons. Son évolution, loin d'être linéaire, a été marquée par des avancées et des reculs. Ce processus a produit des gagnants et des perdants et n'a pas éliminé les inégalités. Les tensions récurrentes prouvent que le Québec forme une société complexe et que son histoire ne peut être expliquée de façon simpliste. Les Québécois eux-mêmes ont été, et sont encore, loin d'être unanimes à propos de l'interprétation de l'histoire du Québec, de ses politiques et de son avenir.

Auteur PAUL-ANDRÉ LINTEAU


Liens supplémentaires
Bibliothèque et Archives nationales du Québec
Imposant choix de portraits, cartes et autres documents d’archives sur l’histoire du Québec.

L’Encyclopédie de l’histoire du Québec
Ce site du collège Marianopolis propose une multitude de lectures et de ressources variées sur l’histoire du Québec. Comprend une série d'articles en français.

Musée du Château Ramezay
Explorez l’histoire du Château Ramezay situé dans le Vieux-Montréal. Découvrez cette imposante chronologie de l’histoire de Montréal s’étalant de la préhistoire à aujourd’hui.

Nouvelle-France, horizons nouveaux
Site web multimédia instructif et amusant sur la fondation et le développement de la Nouvelle-France. Abondance d’illustrations, de documents et de clips multimédias. Une collaboration Canada-France.

Revue du XXe siècle
La revue du XXe siècle est un inventaire des faits marquants qui se sont produits au Québec au siècle dernier. Par le gouvernement du Québec.

Fédération des sociétés d'histoire du Québec
Le site de la Fédération des sociétés d'histoire du Québec se veut un lieu dynamique d'échange et d'information pour les personnes et organismes qui partagent les mêmes intérêts pour l'histoire et le patrimoine des Québécois.

Division des archives de l'Université de Montréal
La Division des archives de l'Université de Montréal rend accessible plus de 1350 documents numérisés provenant des fonds et collections d'archives qu'elle conserve. Ces documents illustrent divers aspects de l'histoire du Québec depuis les débuts de la Nouvelle-France jusqu'au milieu du 20ième siècle.

Morrin Centre culturel - Site historique
Le Morrin est votre portail vers la culture de langue anglaise à Québec. Il s'agit également d'un lieu d'envergure qui a été le site de deux prisons et d'un collège écossais. Opéré par la Literary and Historical Society of Quebec.

0
0
Avec plus de 40 000 articles en français et en anglais, l'Encyclopédie canadienne est l'ultime ressource en ligne, entièrement gratuite. Vous y retrouverez tous les thèmes couvrant l'histoire du Canada, sports, arts, sciences, technologie et plus encore. Venez nous découvrir à: www.TheCanadianEncyclopedia.com
Articles de fond
Shawnadithit : « La dernière des Béothuks »

Shawnadithit est de plus en plus anxieuse alors qu’elle attend le retour de son oncle, Longnon, au camp dressé, au fin fond de Terre-Neuve, à l’embranchement du ruisseau Badger et de la rivière des Exploits...

Contenu de LEC

Galeries
Consultez les innombrables ressources visuelles de L'Encyclopédie canadienne en vous promenant dans les galeries thématiques : peinture, histoire, nature, population, sciences et techniques du Canada.
Ressources interactives
Des illustrations, des textes motivants, des animations, des extraits sonores et des jeux permettent au lecteur d'approfondir ses connaissances de l'histoire, de la peinture, de la géographie, de l'architecture du Canada, et d'une foule d'autres sujets tous aussi amusants qu'instructifs.
Jeu de canecdotes
Le jeu idéal pour vérifier vos connaissances anecdotiques ou non du Canada. Vous pouvez choisir un des 60 questionnaires rangés par niveau de difficulté. Votre résultat dépendra de la vitesse à laquelle vous répondez et du nombre d'indices demandés. Vous recevrez vos résultats par courriel et les meilleurs seront affichés sur le site.
Chronologie de l'histoire canadienne
Cette ressource exceptionnelle couvre plus de 6000 faits et événements qui ont marqué l'histoire du Canada et du monde. La recherche peut s'effectuer selon l'époque, le sujet, un mot clé ou une date. Voulez-vous savoir ce qui s'est passé le jour de votre anniversaire? Entrez l'année, le mois et le jour de votre naissance.
Cent événements marquants
James H. Marsh, rédacteur en chef, a choisi les cent événements les plus marquants de l'histoire du Canada parmi ceux qui ont eu des répercussions importantes sur les générations qui les ont suivis.