S'exprimant dans une langue imagée et populaire, en français comme en anglais, il sait toucher son auditoire. Pendant la campagne pour la direction du Parti libéral en 1984, il démontre clairement ses dons d'orateur, sa faculté de s'identifier aux gens et ses qualités d'organisateur politique. Il termine néanmoins deuxième, derrière John TURNER. Chrétien conserve son siège après l'élection suivante, mais il s'impatiente dans l'Opposition. Lorsque le congrès confirme Turner à la direction du parti en 1986, Chrétien démissionne de son poste à la Chambre des communes et renoue avec la pratique du droit.
John Turner démissionne en 1990, après une seconde défaite devant les conservateurs. À cette occasion, Chrétien revient à la Chambre des communes en tant que député libéral de la circonscription de Beauséjour au Nouveau-Brunswick, en 1990, défaisant Paul Martin Jr.
Chrétien hérite d'un parti désorganisé et au bord de la faillite. Son soutien pour l'ACCORD DE CHARLOTTETOWN des conservateurs (voir ACCORD DE CHARLOTTETOWN : DOCUMENT) lui retire l'appui des nationalistes de sa province natale, mais son parti est suffisamment préparé pour l'élection d'octobre 1993. Chrétien mène une campagne quasi irréprochable en ciblant la question de la création d'emplois. Il publie aussi un livre sur son programme politique qui répond efficacement aux critiques selon lesquelles il engagerait des dépenses extravagantes, à l'instar des gouvernements libéraux précédents. Chrétien regagne ainsi son ancienne circonscription de Saint-Maurice et réussit à rafler 20 sièges au Québec, malgré l'assaut du Bloc québécois.
Partout ailleurs au Canada, les libéraux triomphent. Ils gagnent 178 sièges (en attendant le nouveau dépouillement) et sont nettement majoritaires. Après une brève transition à la suite de l'élection du 25 octobre, Chrétien devient le vingtième premier ministre du Canada. Vu la complète désintégration du Parti conservateur - passé de 154 sièges à seulement 2 - et l'effondrement du NPD, le Parti libéral de Chrétien devient le seul parti national à la Chambre des communes pour faire face aux groupes régionaux représentés par le Parti réformiste et le Bloc québécois. Son autobiographie Dans la fosse aux lions (1985; nouv. éd. augm. 1994) connaît un immense succès.
Le gouvernement hérite de plus d'un problème, mais a la main heureuse pendant qu'il est au pouvoir. En 1993, le Canada accuse un taux d'imposition et une dette nationale élevés ainsi qu'un déficit annuel alarmant. Jean Chrétien décide alors de s'attaquer à la réduction des programmes fédéraux, y compris les subventions aux provinces, et du déficit, dont la suppression est une priorité de son gouvernement. La conjoncture économique favorable et l'augmentation des revenus donnent, en 1998, le premier surplus canadien en 25 ans. Cette politique et son maître d'oeuvre, le ministre des Finances Paul MARTIN, connaissent beaucoup de succès auprès du public. Les libéraux maintiennent la taxe sur les produits et services que Jean Chrétien avait promis d'abolir.
Il a toutefois moins de chance avec l'éternelle question du séparatisme québécois. l'occasion du référendum d'octobre 1995, les fédéralistes remportent une très mince victoire et Chrétien est fort critiqué pour son rôle dans cette campagne. Il est manifeste que sa popularité auprès des gens de sa province natale demeure restreinte bien qu'elle ne soit pas inexistante. Chrétien tente de remédier à la situation en mettant sur pied un programme de « commandites » mal pensé et en grande partie secret qui vise à promouvoir le Canada au Québec. Le programme des commandites contribue surtout à enrichir des agences de publicité montréalaises qui supportent le Parti libéral et ne réussit pas à augmenter l'appui au fédéralisme canadien. En fait, il a probablement nuit à la cause lorsqu'une commission d'enquête en révèle les coûts en 2005.
Sur le plan de la politique étrangère, les libéraux misent avant tout sur la diplomatie économique. Jean Chrétien dirige à l'étranger des missions d'quipe Canada fort médiatisées. Elles s'avèrent d'excellentes occasions de relations publiques et médiatiques, multiples photos à l'appui. Par contre, les retombées durables sont beaucoup moins évidentes. Quant aux relations canado-américaines, Chrétien se montre discret mais cordial envers le président des tats-Unis, Bill Clinton.
En 1997, Jean Chrétien annonce des élections fédérales pour le 2 juin. Les partis de l'opposition présentent une image fragmentée, peu impressionnante et d'envergure régionale plutôt que nationale. Chrétien reste au pouvoir avec une mince mais utile majorité de 155 sièges sur 301. Le deuxième mandat du gouvernement Chrétien continue à tirer parti de la prospérité économique, malgré des soubresauts en Asie et un ralentissement en Europe. En matière de politique étrangère, le nouveau ministre, Lloyd AXWORTHY, opte pour les droits de la personne comme cheval de bataille. En 1999, il est donc logique que le Canada prenne part avec l'OTAN à la guerre du Kosovo.
Avec une économie en pleine vitesse de croisière et un ministre des Finances fort apprécié, Paul Martin ne pose aucun problème stratégique ou administratif grave vers la fin de l'année 1999. Chrétien se tourne alors vers la politique interne. La menace la plus évidente pour les libéraux vient de la droite : en effet, le parti RÉFORMISTE tente de se repositionner de façon à absorber le reste des membres du Parti conservateur. Au printemps 2000, la droite se réorganise en tant que l'Alliance canadienne. L'ALLIANCEprésente aux libéraux une occasion sans précédent en élisant un nouveau leader, inconnu du monde politique (du moins à l'échelle fédérale), Stockwell DAY. Chrétien saisit tout de suite l'occasion, imposant une élection générale à un Parti libéral peu enthousiaste.
Les libéraux de ban et d'arrière-ban sont hésitants, mais le parti de l'Alliance canadienne manque carrément de préparation. Le 27 novembre, Chrétien obtient un troisième mandat avec une majorité de 172 sièges et 42 % du vote. Selon lui, sa plus grande réussite aura été de dépasser le BLOC QUÉBÉCOIS au Québec, pour la première fois.
Le principal problème observé au cours de son troisième mandat a trait à ses relations avec les États-Unis. Le Canada dépend fortement du marché américain pour ses exportations, une situation qui n'a pas réellement posé de problèmes au cours des années 1990, une décennie marquée par la prospérité économique. En septembre 2001, lorsque les États-Unis font l'objet d'attaques terroristes de groupes arabes, la sécurité aux frontières devient un problème grave pour la première fois depuis la Deuxième Guerre mondiale. Les Canadiens en général, et Chrétien en particulier, appuient les Américains, mais des décennies de négligence et de sous-financement ont laissé le Canada avec une armée affaiblie et des ressources limitées pour faire face à la crise. Au début de 2002, le Canada envoie les troupes qu'il peut pour soutenir la guerre américaine en Afghanistan, mais Chrétien refuse de participer à celle en Iraq (mars 2003), faisant valoir que le gouvernement américain n'a pas épuisé toutes les solutions de rechange possibles. Toutefois, il ne mentionne pas que qu'il ne voit aucune raison d'accepter la justification officielle des Américains pour partir en guerre, à savoir que l'Iraq met au point des « armes de destruction massive ».
La position de Chrétien sur la question de l'Iraq se révèle immensément populaire au Canada, en particulier au Québec, mais ne suffit pas à freiner le mécontentement dans son propre parti; les partisans du ministre des Finances, Paul Martin, réussissent à miner l'influence de ceux de Chrétien. Il annonce finalement qu'il va se désister en tant que chef du Parti libéral. Il termine officiellement son mandat par un discours de bravoure prononcé à l'occasion du congrès du Parti libéral qui se tient à Toronto en novembre 2003; le mois suivant, il démissionne comme premier ministre.
Le 12 décembre 2003, le nouveau chef du Parti libéral, Paul MARTIN, remplace Chrétien à titre de premier ministre.
Auteur ROBERT BOTHWELL
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