Quoiqu'on ait avancé, sans beaucoup de preuves à l'appui, que des explorateurs irlandais comme Brendan le Téméraire auraient précédé les Scandinaves au Canada, il n'est pas nécessaire de faire pareille allégation pour établir l'importance de la contribution irlandaise au Canada. En effet, en raison des liens politiques et militaires entre la France et l'Irlande du Sud, il existe une population irlandaise sur le territoire du Canada depuis le XVIIe siècle. Les Irlandais auraient constitué jusqu'à 5 p. 100 de la population de la Nouvelle-France. Qui plus est, certains patronymes canadiens-français et acadiens (par exemple, Riel, qui vient de Reilly, et Caissie, qui vient de Casey) dérivent de noms irlandais.

TERRE-NEUVE est habité par des Irlandais depuis au moins le début du XVIIIe siècle. Les navires de pêche de Bristol font escale à Wexford et à Waterford afin d'embarquer des provisions ainsi que des marins et des travailleurs irlandais pour les activités de pêche à Terre-Neuve. D'après des comptes rendus sur la Nouvelle-France et Terre-Neuve, il existe déjà à l'époque une certaine conscience de groupe chez les Irlandais, surtout à Terre-Neuve, où la population irlandaise ne cesse d'augmenter jusqu'au milieu du XIXe siècle. Au cours du XVIIIe siècle, de petits groupes d'Irlandais commencent à arriver dans les nouvelles colonies britanniques. Dans les années 1760, un groupe de presbytériens d'Ulster s'établit à TRURO, Nouvelle-Écosse, et un nombre indéterminé d'Irlandais font partie de la migration LOYALISTE.

Ces groupes sont les précurseurs des principales vagues d'immigration irlandaise qui déferlent dans la première moitié du XIXe siècle. Dans les années 1850, l'immigration irlandaise vers l'Amérique du Nord britannique se chiffre déjà à plus de 500 000 personnes, bien que nombre d'entre elles se rendent jusqu'aux États-Unis (à New York et à Boston, on compte 4 millions d'Irlandais sur une population totale de 24 millions) ou ailleurs. Aujourd'hui, les descendants de ces immigrants irlandais forment approximativement 14 p. 100 de la population canadienne (4 354 155 d'après les réponses uniques et multiples du recensement de 2006) et contribuent à définir la spécificité canadienne. Anglophones, les Irlandais sont en mesure de participer plus directement à la société canadienne que de nombreux groupes d'immigrants allophones. La vie au Canada est donc empreinte de nombreuses valeurs d'origine irlandaise.

L'éducation, la loi et la politique sont les principaux domaines où la pensée irlandaise exerce son influence. Parmi les personnalités irlandaises ou d'origine irlandaise connues au Canada, on compte Edward BLAKE, Edmund Burke, sir Guy CARLETON, Benjamin CRONYN, John Joseph Lynch, D'Alton MCCARTHY, John O'Conner, Eugene O'KEEFE, Michael Sullivan, Timothy Sullivan, Thomas d'Arcy MCGEE et Brian MULRONEY.

Émigrants irlandais
Émigrants irlandais
Des émigrants irlandais tenant à la main quelques effets personnels attendent d’embarquer à bord d’un bateau pour aller en Amérique du Nord. Des millions d’Irlandais furent forcés de quitter leur pays en raison de la famine qui y sévissait (Archives nationales/C-3904).
Edward Blake
Edward Blake
L'honorable Edward Blake, président du Conseil privé, avril 1878 (avec la permission des Bibliothèque et Archives Canada/PA-27030).


Immigration et peuplement
Les mouvements d'immigration des XVIIe et XVIIIe siècles ont peu d'effets permanents sur le Canada, sauf à Terre-Neuve, où beaucoup d'Irlandais travaillent dans le secteur de la pêche et vivent dans des conditions aussi précaires que celles qu'ils cherchaient à fuir en émigrant vers le Nouveau Monde. Terre-Neuve sera même baptisé en langue irlandaise « Talamh an Eisc », distinction singulière à l'échelle du Nouveau Monde. Au XIXe siècle, surtout après 1815, la démographie croissante et la détérioration de l'économie en Irlande contraignent de plus en plus d'Irlandais à quitter leur pays. Parallèlement, l'économie des colonies continentales de l'Amérique du Nord britannique est en pleine expansion, offrant ainsi plus de possibilités aux nouveaux arrivants. Toutefois, comme les immigrants irlandais sont relativement pauvres et disposent de peu d'argent pour traverser le Canada, ils tendent à se fixer dans les Maritimes.

Dans les années 1830, on trouve déjà une population irlandaise importante en Nouvelle-Écosse, au Nouveau-Brunswick et dans l'Île-du-Prince-Édouard ainsi que dans le Haut-Canada et le Bas-Canada. Certains immigrants investissent la campagne, grâce en partie aux terres bon marché récemment libérées par l'exploitation forestière. Toutefois, à la différence des ÉCOSSAIS et des ANGLAIS, les Irlandais restent généralement dans les villes portuaires, comme Halifax ou St. John's, où ils constituent une MAIN-D'OEUVRE IMMIGRANTE bon marché. Même dans les régions rurales, beaucoup d'Irlandais préfèrent chercher des emplois rémunérés, parfois en lieu et place de la vie de fermier, parfois en plus de ce genre d'activité. Vers les années 1830, le comté de Cumberland en Nouvelle-Écosse, les comtés de Kings, Queens, Carleton et Northumberland au Nouveau-Brunswick, le comté de Queens dans l'Île-du-Prince-Édouard, ainsi que la quasi-totalité du Haut-Canada à l'est de Toronto et au nord des vieilles communautés loyalistes sont marqués par un caractère irlandais.

La terrible famine de la fin des années 1840 chasse de leur pays entre 1,5 million et 2 millions d'Irlandais démunis, dont des centaines de milliers essaiment en Amérique du Nord britannique. Cette vague d'immigration est si spectaculaire que la plupart des Canadiens croient à tort que l'année 1847 marque l'arrivée des Irlandais au Canada. Les immigrants poussés par la famine tendent à s'établir en milieu urbain, de sorte que vers 1871, les Irlandais constituent la plus importante communauté ethnique de chaque grande ville du Canada, à l'exception de Montréal et de Québec.

Si les « Irlandais de la famine », fournissent une grande partie de la main-d'oeuvre bon marché qui contribue à l'essor économique des années 1850 et des années 1860, ils ne sont pourtant pas bien reçus. En effet, ils sont pauvres et la société dominante tient pour méprisable cette misère rurale ou urbaine dans laquelle ils sont contraints de vivre. Les « Irlandais de la famine » ont un autre trait caractéristique : la propension à immigrer aux États-Unis. Des milliers d'entre eux s'y rendent vers les années 1860, établissant une tradition qui se maintient pendant une grande partie du XXe siècle. C'est ainsi qu'aujourd'hui la plupart des régions et des communautés irlandaises du Canada sont celles qui datent d'avant la famine. Par exemple, dans les Maritimes, seule la ville de St. John's compte encore une population importante d'« Irlandais de la famine ». Aujourd'hui, la population d'origine irlandaise la plus considérable en dehors des provinces de l'Atlantique se trouve en Ontario. Au XXe siècle, il existe une communauté irlandaise importante à Winnipeg et dans quelques zones rurales du Manitoba, mais la présence des Irlandais dans l'Ouest n'est pas aussi significative que dans l'Est.


Immigrants Irlandais
Avec Permission de White Pine Pictures
McGee, Thomas D'Arcy
McGee, Thomas D'Arcy
La vive opposition de McGee à l'endroit des Fenians a vraisemblablement joué un rôle dans son assassinat (avec la permission des Bibliothèque et Archives Canada/C-21543).

Immigrants Irlandais
Avec Permission de White Pine Pictures


Vie sociale et culturelle
Le trait le plus marquant des Irlandais, en Irlande comme au Canada, est leur division en deux groupes différents et antagonistes. Cette division est si fondamentale qu'on peut considérer que les Irlandais forment deux groupes ethniques distincts. Si on parle habituellement d'Irlandais catholiques et d'Irlandais protestants, la religion en elle-même n'a jamais été qu'un critère parmi d'autres pour déterminer l'appartenance à un groupe. Les catholiques se perçoivent comme les représentants des premiers habitants de l'Irlande, alors que les protestants représentent les colonisateurs écossais et anglais arrivés en Irlande sous le règne britannique. Comme les catholiques sont socialement et politiquement désavantagés en Irlande, à leur arrivée au Canada, ils n'ont guère d'autres atouts que leur connaissance de la langue anglaise et des institutions britanniques. Ils n'ont pas les moyens de s'établir fermement dans l'économie canadienne et ont peu d'influence sur le monde des affaires. L'Église catholique, une institution capitale pour les catholiques en Irlande, rassemble, au Canada, les Irlandais comme les Écossais des Highlands et les Français, ce qui aide les Irlandais à s'intégrer dans la société canadienne.

En revanche, les Irlandais protestants sont généralement plus nantis et ont beaucoup plus de facilité à s'établir à nouveau en tant que fermiers. Ils forment ainsi, au XIXe siècle, l'une des communautés d'immigrants les plus agraires au Canada. Puisque leur religion est mieux acceptée par l'ensemble de la population, ils peuvent évoluer plus facilement au sein de la société canadienne.

Les deux groupes sont riches de traditions culturelles, bien que des différences notables les distinguent. Les Irlandais catholiques sont enclins à maintenir les traditions irlandaises, alors que les protestants tendent à magnifier leur contribution à la civilisation britannique. Aucun des deux groupes n'a maintenu un folklore important autour des migrations, ni même à propos du drame de la famine, mais tous deux ont une propension à se rappeler leurs expériences plus récentes au Canada.


Maintien du groupe
Les Irlandais protestants tendent à souligner leurs liens avec la Grande-Bretagne afin de se démarquer de leurs compatriotes catholiques. Au Canada, l'ORDRE D'ORANGE, dont le but premier en Irlande est le maintien du régime britannique (du moins en Ulster), sert essentiellement à permettre aux Irlandais protestants de se faire accepter par leurs voisins écossais et anglais. Dès le début du XIXe siècle, il existe des loges orangistes individuelles au Nouveau-Brunswick et dans le Haut-Canada, qui se rassemblent sous le nom de Grand Lodge of British North America en 1830. Chaque fois que les institutions britanniques semblent menacées au Canada, les orangistes s'empressent de rappeler la victoire des protestants contre les catholiques sur les rives du fleuve Boyne en 1690, et l'anniversaire de cette bataille (le 12 juillet) demeure la fête la plus importante pour l'ordre d'Orange. Au cours de la deuxième moitié du XIXe siècle, la loge devient de plus en plus tributaire de la mère patrie, de sorte qu'on peut difficilement y discerner aujourd'hui une tradition irlandaise protestante spécifique et distincte de la tradition britannique globale.

Depuis un siècle et demi, le nom « Irlandais » possède une connotation catholique. L'Église catholique, fondement de la communauté irlandaise catholique au Canada, s'efforce de faire accepter ses ouailles par la société, de sorte que les prêtres et les évêques irlandais s'opposent souvent aux manifestations de sympathie à l'endroit du nationalisme en Irlande. Pour les Irlandais des États-Unis, le problème ne se pose pas, car il est possible d'être bon Irlandais, bon catholique et bon Américain. Au Canada, où la citoyenneté britannique est longtemps maintenue, il est difficile d'être à la fois militant irlandais et bon citoyen.

Difficile aussi, parfois, d'être Irlandais et bon catholique. Par exemple, la Fraternité républicaine irlandaise, dont l'une des branches, le mouvement fenian, vise à libérer l'Irlande par la force des armes, est très populaire aux États-Unis, alors qu'au Canada ses partisans (même s'ils sont peu nombreux) sont considérés par le gouvernement comme des agitateurs, par les protestants comme des êtres dangereux et par l'Église et les catholiques respectables comme la honte des Irlandais. Les raids des FENIANS lancés contre l'Amérique du Nord britannique à partir des États-Unis suscitent une certaine hostilité envers les Irlandais catholiques et donnent lieu à des attestations de loyauté de la part de l'Église et des Irlandais catholiques respectables. Un mouvement ultérieur mineur, l'Ancient Order of Hibernians, qui se voue, lui aussi, mais avec moins de violence, à la cause du nationalisme irlandais, est également rejeté par l'Église catholique.

En tant que catholiques anglophones, les Irlandais du Canada se démarquent à la fois des catholiques francophones et de la majorité protestante. Ce sentiment d'isolement confère aux Irlandais catholiques un sens de leur identité plus fort que chez les Irlandais protestants.

Les Irlandais protestants croient profondément en la force des institutions et se sont employés à maintenir leurs organisations. Ils considèrent la stabilité comme la plus grande des vertus. À l'inverse, les Irlandais catholiques définissent le pouvoir sur une base personnelle, au point qu'ils peuvent paraître anarchistes, mais cela reflète en réalité la persistance des rapports coloniaux, fondement de la vie politique de l'Irlande rurale. La grande force des Irlandais catholiques du Canada et d'ailleurs est d'adapter au contexte moderne cette approche personnelle de la politique et des tractations du pouvoir.

Auteur PETER TONER


Bibliographie
C.J. Houston et W.J. Smyth, The Sash Canada Wore (1980); W.S. Neidhardt, Fenianism in North America (1975).


Liens supplémentaires
L'Institut Historica-Dominion
Le site Web de l'Institut Historica-Dominion, organisme de tutelle de l'Encyclopédie canadienne et l'Encyclopédie de la musique au Canada. Consultez leur guerre multimédia de 1812 option et beaucoup d'autres ressources interactives concernant l'histoire et la culture canadiennes.

Journée canadienne du multiculturalisme
Site de information de la Journée canadienne du multiculturalisme. Par le Ministère du Patrimoine canadien.

Les orphelins d'Irlande
Des dramatiques d’une minute sur l’histoire canadienne.

Mémoires d'un pays
Les récits émouvants portant sur les premiers immigrants au Canada sont à l'honneur dans ce documentaire télévisé de White Pine Pictures. Tiré des Collections numérisées du Canada.

Lieu historique national du Canada de la Grosse-Île-et-le-Mémorial-des-Irlandais
Ce site de Parcs Canada célèbre le rôle du port de Québec en tant que centre d’immigration et station de quarantaine, depuis le début du XIXe siècle jusqu'à la Première Guerre mondiale. Joliment illustré, il propose des notes détaillées sur l’immigration irlandaise, l’épidémie de typhus de 1847 et les exploits du surintendant de l’hygiène publique, le docteur Frederick Montizambert. Offre également une visite virtuelle des installations de Grosse-Île.

Le trèfle et la feuille d'érable
Site web de l'exposition Le trèfle et la feuille d'érable, mise sur pied par Bibliothèque et Archives Canada pour illustrer le patrimoine documentaire irlando-canadien.

Origines ethniques, chiffres de 2006, pour le Canada, les provinces et les territoires
Site d'information sur la Origines ethniques. Par Statistique Canada.

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